A CHATEAUBRIAND
poète ! ô croyant, dont la voix souveraine Nous émeut, nous séduit et partout nous entraîne I Immortel pèlerin, qui portes dans tes doigts Un bourdon plus brillant que le sceptre des rois! Que tout enfant du siècle à ton nom rende hommage I Nul n'a mieux enchanté les esprits de notre âge; Fils d*un monde vieilli, sans amour et sans foi. Pour le régénérer nul n*a fait plus que toi.
G^est toi qui, nous menant, multitude ravie.
LA MER MORTE. i83
Vers les mille climats qu'a visités ta vie, Guide fasciaateur, nous as fait traverser Le monde tout entier, sans jamais nous lasser. Dès tes premiers soleils. Dieu t'appelle : ton âme D'Homère et de Colomb sentant la double flamme. Tu pars, tu cours chercher un nouvel univers Que révèle ta prose, — où puiseront nos vers. Quelle était notre joie aux déserts d'Amérique, Lorsque, frappant le roc de ton bâton magique, Tu faisais ruisseler devant nous, frémissants, Tout un fleuve inconnu d'harmonieux accents ! Forêts des premiers jours, savanes des Florides, Que d'horizons ouverts, que d'images splendides I Avec quel art divin ta main nous dévoila Le vallon de Ghactas et le ciel d'Atala!
Tu repasses bientôt l'immensité de l'onde ; Au pays des aïeux tu reviens; le vieux monde. Livré dans ton absence aux tempêtes du sort.
T'entretient au retour de ruine et de mort. G'est alors, ô René ! qu*un jour ta fantaisie Se réveille et nous mène aux rivages d'Asie; Elle plonge au désert, nous montrant chaque lieu Dont le sol parle encor des miracles de Dieu. Là, derrière un rempart de collines arides.
â84 LES POEMES DE LA MER.
Sur des plages de cendre un lac étend ses rides. Ta Muse le contemple, assise au bord mouvant ; Puis de nouveau se lève et nous crie : « En avant ! » Mais la mienne aujourd'hui, simple fille de l'onde. N'escorte pas plus loin ta course vagabonde ; Pensive, elle s'arrête aux bords de cette mer Dont sa lèvre, après toi, goûte le sel amer.
D'un antique anathème empreint à sa surface.
Dès le premier coup d'œil, on reconnaît la trace : Aucune blanche écume, aucun frisson n'y court; Dans la saison brûlante, alors qu'il s'y déchaîne. L'impétueux simoun lui-même agite à peine Un flot qui se soulève et qui retombe lourd.
Dans son lit resserré, captive, elle est gardée Par les monts d'Arabie et les monts de Judée, Double mur en talus bordant ses paies flots.
Étendue à leurs pieds, elle y reste assoupie, Et, la nuit, on dirait l'eau dormante et croupie Qui s'amasse dans l'ombre au pavé des cachots.
L'aloès, le palmier s'éloignent de ses plages ; Elle ne connaît point le reflet des feuillages.
LA MBR MORTE. 285
Ni la molle fraîcheur qui des rameaux descend; Do arbre, uq arbre seul ose croître près d'elle ; Le fruit ea est briliaot, mais Técorce infidèle Offre une cendre aride à la soif du passant.
L'œil d'un homme, jamais, n'a vu son onde oisive Transporter un vaisseau de l'une à l'autre rive; Livrée à ses courants, toute barque s'y perd. Au nageur odieuse, odieuse au pilote.
Cette morne surface où rien d'humain ne flotte S'étend, désert liquide, au milieu du désert.
Dans les exhalaisons de la fétide mare,
Trahi par son instinct, si quelque oiseau s'égare.
Il tombe défaillant sur le gouffre empesté!
Au sein des flots épais que la mort seule habite.
De poissons émaillés nul essaim ne s'agite :
Solitude partout! partout stérilité!
Mais au fond de ces eaux, dont une clarté louche
A mes yeux par moments laisse entrevoir la couche.
Quel étrange spectacle attire mes regards !
A travers le linceul des ondes immobiles.
J'ai cru voir et j'ai vu des squelettes de villes.
Murs croulants, toits rongés, décombres de remparts.
mer! tu gardes mal ton sinistre mystère !
Non, tu n'as pas toujours, lac morne et solitaire, De ta brume funeste empoisonné ces lieux :
Non, Dieu ne t'avait point ici marqué ta place, Le jour où de l'abîme il mesura l'espace Et sépara les eaux de la terre et des cieux.
Ta couche fut longtemps une plaine féconde :
Deux villes y riaient au soleil, et le monde N'avait pas sous le ciel de plus belles cités. Mais, rebelles aux lois de la nature sainte. Les peuples qui roulaient de Tune à l'autre enceinte En des crimes sans nom s'étaient précipités.
Là, des corruptions l'incestueux génie Faisait à chaque seuil germer l'ignominie; Sur toute chair vivante il imprimait ses mains. L*enfantà l'impudeur s'instruisait dans ses langes; Et l'homme et le vieillard convoitaient jusqu'aux anges Qui, parfois à la nuit, traversaient les chemins.
L'herbe en fleur, au soleil, recevait les complices : La débauche et la mort combinant leurs délices. Le vin sur les pavés coulait avec le sang.
LA MER MOIITB. 287
Si la place, au dehors, manquait à tant d'ivresses, On entrait dans le temple, où le chœur des prôtresses Adorait quelque dieu rampant et glapissant.
Dieu se leva, le Dieu qui lance l'anathème !
Dans un nuage ardent il descendit lui-môme, D*un déluge de feux il dévora leurs murs; Puis, jaloux d'effacer des vestiges immondes, Par-dessus leurs débris il fit rouler tes ondes. Gomme on jette un manteau sur des restes impurs.
11 ne fallut qu'un jour à l'œuvre de colère; Et quand, le lendemain, l'astre qui nous éclaire Reprit à Torieut sa flamme et sou essor.
On eût dit que sou disque hésitait sous la nue, Surpris de rencontrer une mer inconnue Aux lieux où deux cités furent la veille encor.
Depuis cette heure, ô lad du milieu de ton gouffre, S'exhale une vapeur de bitume et de soufre.
Elle obscurcit tes eaux, charge tes bords fumants ; Et, lorsqu'à ta surface une tempête gronde»
Il semble que le peuple englouti sous ton onde Môle encore à tes bruits de sourds gémissements.
Et nul être vivant ne foule ton rivage, Si ce n'est, quelquefois, un onagre sauvage Qui passe, et de son cri fait retentir les airs ; Ou TArabe de Tor qui vient par intervalle Sur tes grèves, le soir, arrêter sa cavale.
Et, d'un vol fugitif, s'en retourne aux déserts!