Scène d' effroi! spectacle étrange
Tu triomphais des flots amers.
Étais-tu la reine des mers?
De la tempête étais-tu Fange?
La plage admirait. — Le soleil,
366 LES POëMES DE LA MER.
Retoumaot à son lit de gloire, Sur tes bras, sur tes pieds d'ivoire.
Imprimait un baiser vermeil.
Toi, tu jouais dans sa lumière ; Dressant ta tête aux blonds cheveux.
Tu repoussais d^un bras nerveux Les flots mêlés à ta crinière.
Dans récume et dans le rayon, Tu flottais, ô nageuse insigne, Déployant des blancheurs de cygne Et des souplesses d'alcyon.
Et nous pensions : « Qui donc est-elle?
Quel est cet être audacieux, Dont la Grèce, au siècle des dieux, Eût fait jadis une immortelle?
)> Un soufïle de rébellion
A-t-il émancipé cette âme?
Qui sait s'il reste un cœur de femme
Sous cette force de lion?...
» Est-ce l'amour qui pourra dire Ce qu'elle attend pour s'émouvoir, Ce qu'il faudrait à cet œil noir Pour se noyer dans un sourire?
)) Prodigue, vient-elle à ces bords, Les soirs où trop de vie abonde.
Jeter au vent, jeter à Tonde Le superflu de ses trésors?
» Ou bien est-ce un cœur en démence.
De ses blessures ulcéré.
Qui revient, en désespéré, Lutter avec la mer immense?
» Serait-ce enfin qu'ayant goûté A mille coupes décevantes.
Elle demande aux épouvantes Une suprême volupté?
« Que savons-nous? Passons : toute âme A des replis fermés au jour....
Laissons ses secrets à l'amour Et ses mystères à la femme! »
XXIIF
Qui rodebant in solitudine, squalentes calamitate et miseria.
Job.
Partir! tu veux partir, enfant? cette Provence iNe sait plus désormais, dis-tu, que t'ennuyer. Âh ! celui qui s'en va sait-il jamais d'avance S'il doit revoir un jour son tranquille foyer?
Où va celui qui part? où va la feuille errante? Où va le grain de sable au gré du vent moqueur? Avant de nous quitter, jeune âme indifférente, Écoute un souvenir qui me revient au cœur :
11 est, aux bords déserts du canal Mozambique, Une lisière étroite aux pentes du rocher.
Un rivage sans nom, d'aspect morne et tragique. Dont les vaisseaux en mer n*osent pas approcher.
Comme un rideau tendu la montagne l'ombrage; Jusqu'au niveau de l'onde, abrupte, elle descend. Qui s'égare par là trouve à peine un passage Entre le mur terrible et le flot menaçant.
Nul gazon ne verdoie aux flancs du rocher fauve : Aucun ruisseau n'y pleut des fentes du granit. Rien de vivant, sinon parfois un vautour chauve Qui plane dans l'espace au-dessus de son nid.
Aux heures du reflux, quand se retire Tonde, Le long des noirs écueils chevelus et rongés, Peut-^tre aussi voit-K)n ramper le crabe immonde Sur quelque ancien débris de vaisseaux naufragés.
Un jour, — notre corvette arrêtée à dislance, — Dans le svelte canot nous étions descendus.
Voulant toucher du pied, nous partis de la France, Ces parages, au bout d*un continent perdus.
Sur les marges du roc jetés comme une épave.
Nous y marchions pensifs, — et tour à tour notre œil Interrogeait le mont et le flot qui le lave, Et le grand ciel voilé de nuages en deuil.
L'ardent soleil tombait sous la montagne aride. Quand l'Europe est assise à son foyer d'hiver, Là-bas règne l'été, dans sa fureur torride, Qui lézarde la roche et met en feu la mer.
Si loin du doux pays, errants sur cette grève, A cette heure où la chair et l'âme ont le frisson, Nous allions, oppressés et croyant faire un rêve. Et de nos propres voix nous étouffions le son.
A nos yeux tout à coup, sur la pierre isolée,
Au plus triste recoin du sinistre tableau.
Une image imprévue, étrange, désolée,
S'offrit : un couple humain vivant au bord de Teau.
Farouches, demi-nus, la peau sèche et brunie, Tous deux reposaient là, dans Thorreur de ce lieu : Homme et femme, souffrance à la souffrance unie, Livrés dans leur misère à la merci de Dieu !
Leur demeure auprès d'eux se dressait : humble hutte ; Tendu sur trois roseaux, vieux haillon sans oouleur Que le vent secouait et poussait à la chute... Les chacals au désert ont un abri meilleur.
Sur la roche un feu pâle, obscurci de fumée, Où cuisait à Técart je ne sais quel repas.
Pour nourrir ses tisons, Tétrangëre affamée Cherchait quelque bois mort qu'elle ne trouvait pas.
Assis sur le roc nu, l'homme, immobile et morne, L'homme penchait son front vers ses maigres genoux. Son œil, qui regardait à l'horizon sans borne, A peine et froidement se détourna vers nous.
Au vêtement chétif dont leur corps s'enveloppe, A leur front noble encor sous tant de pauvreté. On retrouvait le sceau de la race d'Europe, Et, dans leur dernier geste, une ancienne fierté.
Leur nom? d'où venaient-ils? quelle fortune amère En ce désert maudit les égara tous deux?...
Voyageurs, sûmes-nous, l'Ecosse était leur mère; Mais pas un mot de plus ne fut obtenu d'eux.
Ëoigme dont le poids reste au cœur et l'oppresse ! Quel désir insensé, quel crime — ou quel amour Les avaient amenés, de détresse en détresse , Jusqu'à cet abandon suprême et sans retour ?
Jetés si loin de toi, blonde et neigeuse Ecosse, Terre des frais coteaux, des lacs, des gazons verts. S'étaient-ils arrêtés, pour y creuser leur fosse, Ace dernier recoin où finit l'univers?...
Le vent soufflait, la nuit tombait du ciel immense ; Et, tandis que la mer nous reprenait au bord, Fragile humanité, nous songions en silence  ce que font de toi les sombres jeux du sort!
Ou va celui qui part ? où va la feuille errante? Tel qui monte un matin sur son vaisseau léger, Tel qui rit à la brise, à la mer transparente, Sur quelque roc lointain s'en ira naufrager.
Et maintenant, dis-nous, enfant qui fais ce rêve D'aller changer sans fin de place et d'horizon. Veux-tu toujours partir, nous laisser sur la grève? Veux-tu toujours quitter ta mère et ta maison?