‹ Œuvres complètes de J. AutranChapitre 93 sur 99 · DIX ANS APRES · texte numérisé non relu

DIX ANS APRES

(suitb)

Campos ttbi Troja fuit

Un soir qu'à la clarté de l'étoile sereine

J'allais longeant la mer sur son ruban d'arène,

Ainsi, poëte ému, dans mes jeunes élans.

Ainsi je saluais les pêcheurs catalans.

Dix ans sont révolus, dix ans! un siècle 1 un rêve!

J'ai revu le hameau, c'est-à-dire la grève,

Je Tai revue hier : hélas 1 quel changement 1

LBS PÊCHEURS. 361

Pour le passant ami quel morne étonnement!

Ce n'est plus ce bercail de familles heureuses Qui vivaient du tribut des ondes généreuses.

Plus de bruyants départs! plus de joyeux retours! Plus de barques au bord, si sveites de contours! Rien, plus rien qu*une grève à jamais désolée, Rien que des murs déserts, dont la pierre écroulée Roule au bord, où l'oreille aujourd'hui n'entend plus Que la plainte sans fin du flux et du reflux!

Pourquoi cet abandon? Pourquoi cette ruine?

Pensif, j'interrogeais de ma pitié chagrine

Les vieux toits crevassés et le rivage en deuil ;

Je plongeais au hasard et partout un coup d'oeil.

Quand une vieille femme, au pied d'un mur assise,

Fixa subitement ma paupière indécise.

Jaune de fièvre, l'œil dans l'orbite plongé.

Les cheveux où déjà le temps avait neigé,

Et de haillons épars honteusement vêtue,

De la maigre famine elle était la statue.

Par elle, j'ai tout su : j'ai su que, dès longtemps,

Un troupeau destructeur d'avides exploitants

Était venu jeter le long de nos rivages

Des filets odieux, instruments de ravages,

Et que de ces engins les criminels réseaux Avaient stérilisé les opulentes eaux.

« Oh I malédiction sur cette race impie,

Disait la vieille femme à mes pieds accroupie.

La misère, la faim, Tépuisement hideux,

Le blasphème et la mort; tout nous est venu d'eux.

Enfin, las de sonder, pour la seule fatigue.

Les réservoirs d'un golfe autrefois si prodigue,

Les patrons, les anciens ont dit à la tribu :

u Plus de ce désespoir ! nous en avons trop bu I

D Puisqu'enfm cette mer, pour longtemps dépeuplée,

» Ne nous donne plus rien... qu'un verre d'eau salée;

» Puisque nos concurrents, déprédateurs des flots,

» Ont tout pris, jusqu'au germe avant qu'il fût éclos,

n Quittons ces bords, fuyons à jamais une rive

» Impuissante à nourrir sa famille adoptive.

» Cherchons ailleurs : allons voir si nous trouverons

» Le pain que Dieu promet à la sueur des frontsi

» Fils de la Catalogne, allons voir si ses côtes

» Recevront des enfants humbles comme des hôtes;

» Et, fallût-il périr sur des rocs inconnus,

» Ne mourons pas du moins ici, flévreux et nusl »

Et puis, un soir d'automne, au signal tous fidèles.

Ils sont partis, oui, tous, comme un vol d'hirondelles; Et moi, je les ai vus, du seuil de ma maison, Voguer et dans la nuit se perdre à Thorizon.

» — Pauvre femme! pourquoi, seule, ôtes-vous restée? » Lui dis-je. Elle montra la plaine dévastée, Et dit : « C'est que j'ai là, dans un enclos bénit. Un cher enfant qui dort et m'attend à son nid... » Je quittai, Tceil en pleurs, cette âme infortunée. Et ne veux plus revoir la côte abandonnée.

de mes jours heureux compagnons si connus, mes chers Catalans, qu'ôtes-vous devenus?

Qui donc es-iii, folle étrangère, Qui sur nos plages viens le soir, Et dans la mer, au clair miroir, Cours te plonger blanche et légère ?

L'écho demande d'où tu sors.

L'écho rignore ; — le rivage Ne sait de toi que ton courage p]t que les grâces de ton corps.

De qui tiens-tu cette âpre flamme?

De qui tiens-tu ce bras viril

Qui te fait braver le péril

Du vent qui souffle et de la lame ?

La côte, l'autre soir, grondait; L'onde accourait sous la tourmente, Et sur la grève, au loin fumante.

Énorme, elle se répandait.

Les hommes sentaient en silence Trembler le môle et le rocher.

Ils contemplaient, sans approcher.

L'irrésistible violence...

Tu vins ; tu vis cette fureur.

Tu dénouas soudain ta robe.

Et dans le tlot qui te dérobe Tu plongeas du front sans terreur.

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