SI MI AN
Le bonheur, s'il existe, aime les rangs obscurs; Volontiers il fait halte à quelque seuil modeste; Mais rarement, hélas! Dieu permet qu'il y reste!
(( D'où naissent les ennuis que je lis dans tes yeux? Dit un soir le vieillard à l'enfant soucieux. Qui t'a fait cette humeur solitaire et morose? Des jours entiers, souvent, tu restes bouche close. Ta première vigueur s'éteint; morne, abattu, A l'écart tu t'assieds... Parle, mon fils, qu'as-tu?
» — J'ai, répondit l'enfant, les yeux tournés vers Tonde,
J'ai besoin de .partir, de connaître le monde.
Ce que vous avez vu, je veux le voir aussi.
Languirai-je à passer ma vie entière ici?
Vos récits, vos tableaux si riches en merveilles.
De mes nuits désormais font de brûlantes veilles.
)) — Ah! j'eus tort; vieux conteur, je fus imprévoyant!
J'aurais dû pressentir, murmura Siinian,
Que ces propos sans fin, troublant une jeune âme.
Des goûts aventureux y jetteraient la flamme.
— Partir, enfant! partir! dit-il, haussant la voix;
Puis-je t'accompagner, cassé comme tu vois?
» — J'irai seul! Dieu merci, j'ai du cœur, et suis d'âge A pouvoir sans tutelle entreprendre un voyage. De plus jeunes que moi s'embarquent chaque jour. Revenu, je pourrai vous conter à mon tour Mes courses aux pays lointains, mes découvertes.
» — Qu'oses-tu dire, enfant? Ah ! tu ne sais pas, certes, A quels tristes hasards tu cours ainsi gaîment. Songe au cruel métier, songe au rude élément. Mousse, — car tu seras jeté parmi les mousses, — Il faut gravir aux mâts ébranlés de secousses. Courir, serrer un nœud, prendre un ris dans le foc ! Le vent redouble, il faut résister à son choc. Alors, que de regrets I Durant ces nuits sans terme, Qui n'a, secrètement, pleuré la terre ferme ! Écoute mes conseils : reste, reste avec moi; Donne à tes faibles mains un plus facile emploi. 11 est d'heureux métiers que Ton pratique â terre : Fais-toi berger; choisis un bon propriétaire. Et conduis son bétail aux prés voisins d'ici. Un pâtre, mon enfant, a bien peu de souci.
De coteaux en coteaux, le jour, il se promène ; Il reconduit, le soir, ses brebis au domaine, Et, du travail rempli, content sans être las.
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11 s'endort sur un sol qui ne vacille pas.
») — Non, j'ai besoin d^aller, j'en ai comme une ûèvre,
Dit l'enfant, attendri, mais se mordant la lèvre.
Consentez à mes vœux, ô père bien-aimé !
Un seul voyage, un seul, je reviendrai calmé.
Si je ne satisfais une fois mon envie,
Le chagrin, je le sens, consumera ma vie.
» — Eh bien, dit le vieillard, que Dieu veille sur toi. Va; mais né reste pas trdp longtemps loin de moi! »
Le matin du départ, l'onde sans une ride
Eût mis la confiance au cœur le plus timide.
Appareillant en mer, le vaisseau de Marcel,
Fier, dessinait ses mâts sur la moire du ciel.
Le vent soufflait de Test, signe d'heureux présage.
Joyeux, les matelots trinquaient, suivant l'usage.
Après les longs adieux faits au triste vieillard,
Marcel gagna le bord, tremblant d'être en retard.
Des barques de pêcheurs, des canots, des chaloupes.
Encombrement du môle, au quai serraient leurs poupes.
Soudain l'agile enfant y monte, et, par élans,
De l'un à l'autre, il court sur les ponts chancelants.
destin I c*est ainsi que tu régis le monde.
Le pied de Marcel glisse, il tombe ; l'eau profonde
Écume et se referme... Empressé d'accourir,
Un groupe de pécheurs tend à le secourir...
Zèle impuissant : leurs cris au loin se font entendre.
Le vaisseau qui partait s*arrête pour attendre.
Simian, qui déjà regardait l'horizon.
S'étonne du tumulte et quitte sa maison. —
Ce même jour, la mer, brusquement irritée,
Vint battre de ses flots la rive tourmentée...
Le cher cadavre, hélas! enfant si pur, si beaul
Ne reparut jamais à la face de Teau.
L'aïeul vécut six mois encore. — Sur la grève,
Il marchait, lent et morne; et, comme dans un rêve,
S'asseyait, se levait, regardant, sans la voir,
La mer, qui devant lui n'était plus qu'un trou noir.
Que le vent ou la pluie arrivât de la nue.
Il recevait la pluie ou le vent, tête nue.
En présence des flots, sur le roc découvert,
Mainte fois il passa toute une nuit d'hiver.
Nul n'approchait sans peur de ce spectre farouche !
L'ardente fièvre, enfin, le retint sur sa couche.
Sautant alors venir les suprêmes instants :
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» Écoutez bien, dit-il à quelques assistants; Si les vœux de la mort sont pour vous choses saintes, Dès que vous aurez clos mes paupières éteintes. Attachez à mes pieds quelque anneau de vieux fer, Et jetez, sans retard, mon cadavre à la mer.
Qu'il plonge au même lit où mon enfant repose : Les cheveux blancs iront toucher la tête rose !.•.)>
Les gens ici témoins, marins si durs ailleurs.
Vieux patrons, de leurs doigts cachaient leurs yeux en pleurs;
Les plus hardis d'entre eux hésitaient à promettre.
(( Quoi, vous me trahissez ! reprit le contre-maître.
mes chers compagnons, promettez, ou mes os
Dans la terre enfermés n'auront pas de repos!
Promettez, ou, la nuit, le cœur froid d'épouvante,
Vous verrez se dresser mon ombre survivante I...
Au nom des lourds travaux supportés de moitié,
Au nom des souvenirs de la vieille amitié.
De tous les nœuds communs qui nous tiennent à Tâme.
Accordez au mourant le tombeau qu'il réclame !
Pour l'éternel sommeil que fait le choix du lieu?
La mer vaut le rivage... Est-elle moins à Dieu?... »
Il releva le front par un effort suprême :
(( Consentez, ou je meurs en jetant un blasphème!... »
L'assemblée, en pleurant, d'un signe répondit; Et, lui mort, •— il fut fait ainsi qu'il avait dit.