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Oeuvres complètes de J.-B. Poquelin Molière

Molière touche à sa quarantième année. Encore meurtri de l'échec subi par son drame espagnol, il est sur le point d'épouser Anuande Bijari, coquette qui n'a pas dix-sepl ans, et il njédile une nouvelle œuvre.

Celle-ci sera toute en faveur de la jeunesse et de ses penchants, d'une liberté morale plus large que par le passé, d'une indulgence plus facile envers les femmes. Il plaidera, contre la vieille austérité bourgeoise, la i'i\n>e de la nouvelle cour, amoureuse des bals, des diverii se iients etdes léiHs; il rira des vains efforts delà vieillesse liargneuse, pour dompler l'ardente adolescence et repi'i!r,er ses libres CosorF,

? L'ECOLE UËS MARIS

Déjà Térence, dans ses Âdelphes , avait soutenu îà même ihèse et opposé l'un à l'autre deux frères , i'un dons 1:1 bénévole indulgence réussit à tout, l'autre dont on déjoue sans peine la prévoyance chagrine et le despotisme bourru. Après lui, le metteur en œuvre des fabliaux du moyen âge, celui qui donnera un caractère d'élégante immoralité aux t archives immortelles des malices du sexe, » Boccace, avait montré une jeune femme éprise d'un adolescent, surveillée par sa famille, et qui, pour faire connaître son amour à celui qu'elle préfère, charge un confesseur de l'inviter à cesser des poursuites qu'il n'a pas commencées* . Après Boccace, Lope de Vega, le vrai créateur du théâtre espagnol, à la fin du xvi» siècle, s'empare de la donnée ; ne pouvant jeter sur la scène de son pays un prêtre si peu orthodoxe, il change la condition des personnages; son hérome , femme intrépide, adresse la même confidence au père de celui qu'elle veut avertir. L'œuvre médiocre d'un dramaturge de la même nation, Moreto, offre encore celte situation modifiée, mais non plus morale. On la retrouve enfin dans une imitation française de Dorimont, la Femme industrieuse, pièce absurde, jouée sur le théâtre de Mademoiselle vers le commencement de l'année 1661.

Ni la Discreta Enamorada (l'Amoureuse avisée) de Lope de Vega, ni la pièce de Moreto, No se puede gardar vna mujer (Garder une femme, chose impossible), ne sont des œuvres définitives. Molière réunit ces éléments, les concentre, les groupe et leur imprime une forme solide, une personnalité passionnée. Au centre de son œuvre, et comme but du ridicule, il place un personnage de l'an» cien régime, c'est-à-dire du temps de Henri IV : vêtu comme Sully, au pourpoint large, aux culottes serrées ; professant l'indépendante brusquerie du langage et des actes; hargneux, quinteux, désobligeant. D'aimant ni à recevoir ni à rendre les coups de chapeau; préiendaiU vivre à sa mode et se refuser aux avances de la .'^ociélé nouvelle; égoisie, d'ailleurs, et se servunt de la morale

• Troiiicnie ?vuum.1:c du Uticainéron,

comme d'une arme utile à ses penchants : c'est Sganalelle. Son antagoniste est l'homme du monde, élève et propagateur d'une philosophie modérée et d'une indulgence raisonnable, Ariste, son frère, qui défend les droits de la jeunesse et de l'amour et que l'on prendrait volontiers pour l'ombre philosophique de Gassendi.

L'œuvre était presque achevée, et Molière cherchai! son dénoûment, lorsque la vive et espiègle enfant qu'il avait vue grandir et dont il raffolait dans son âge mûr, Armande Bcjart, entra, dit-on, dans la chambre du poêle, y prit refuge, se plaignit des jalousies et des tyrannies de sa sœur ainée, et déclara fièrement qu'elle ne sortirait de chez Molière qu'avec la promesse solennelle d'un mariage prochain. Molière s'engagea. Sa destinée était fixée, le malheur de sa vie était décidé; mais il avait trouvé son dénoûment : c'est exactement celui de l'œuvre nouvelle.

On s'étonne souvent de l'érudition de Molière, de la persistante multiplicité des études qui durent concourir à chacune de ses œuvres. Il faut s'étonner davantage de la cruelle audace avec laquelle il opérait sur lui-même, faisait de sa propre vie l'aliment de son théâtre et transportait (comme on le disait alors) sur la scène « tout son domestique, » fautes, passions, espérances, douleurs et remords de sa vie morale. Nous verrons tour à tour apparaître (dans \e Misanthrope et sous le nom d'Élise) la bonne mademoiselle Debrie, qui l'avait consolé; dans dix autres pièces la jalouse sœur, Madeleine Béjart; partout, sous la forme varice d'Henriette, de Célimène, de Psyché, la jeune et brillante enfant qu'il allait épouser pour son malheur. C'est ici sa première apparition. Elle est Agnès, dangereuse ignorante, pupille ingénue et maligne, Rosine anticipée d'un tuteur qui deviendra Barlholo sous la plume de Beaumarchais et qui ^st Molière en 16G1

Ce fut encore un iucomparnblo succès. Cette jeune cour trouva naluicl qu'on piii la défense d'une honnête et douce liberic. Chacun allait bientôt s'intéresser à la fragilité louchante de mademoiselle de la Yaliière. Racine

préparait ses délicats chefs-d'œuvre. Les plus sa^es de la cour, les iiiodcros, se reirouviurnt dans An te; rhinnine à boutades, Molière, le tuteur quinieux, fut la nsce de tous.

Douze jours après la première reprôsenialion de l'œuvre sur le ihéalre du Palais-Royal, Molière el sa troupe durent se rendre aux ordres du t-uriniendanl Fouquet, ou, comme le disaient ses amies les Précieuses, du grand Cléonime, qui recevail dans les jardins de son magnilique chàleau de Vaux, Monsieur, Madame et Henriette, reine d'Angleterre. Après avoir traité magnifiquement

• les per.sonnes royales

» Dans cette superbe maison,

• Admirable en toute saison;

« Après qu'on eut, de plusieurs tables,

• Desservi cent mets délectables, « Tous confits en friants appas

« Qu'ici je ne dénombre pas;

• Outre concerts el mélodie, « On leur donna la comédie,

• Sçavoir l'Écule des maris,

• Cliarme à présent de tout Paris ' »

De Visé lui-même, le critique acharné, convint, dans son journal, que la pièce • si elle avait eu cinq actes, aurait bit-n pu passer a la pitstcrité. »

L'érhec de Don Garde était réparé. Molière était l'homme du demi-siècle qui commençait. Quant au but inoral, que les crili(|ues ont cherché dans l'œuvre nouvelle, craignons de nous engager sur leurs traces. Ne prétendons ni le découvrir ni le regretter. L'École des uiaris^ sachons-le bi'^n, n'est ni un sermon, ni uue OB'ure didactique. Ilflas ! c'est la vie.

• LortI Musc /iiiloriijue, il juin IC!il<

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