‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 104 sur 266 · ACTE IT, SCENE VI «S · texte numérisé non relu

ACTE IT, SCENE VI «S

AGNÈS

Six cliemises, je pense, et six coiffes aussi.

ARNOLPHE, après avoir un peu rêve.

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la méc'.isance, et comme chacun cause! Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnvs Étoit en mon absence à la maison venu; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues. Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...

AGNÈS

Mon Dieu ! ne gagez pas, vous perdriez vraiment.

ARNOLPHE

Quoi! c'est la vérité qu'un homme...

AGNÈS

Chose sûre.

Il n'a presque bougé chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE, bas, à part.

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité Me marque pour le moins son ingénuité.

Haut.

Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est lionne, Que j'avois défendu que vous vissiez personne,

Oui; mais, quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi; Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.

ARNOLPHE

Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.

AGNÈS

Elle est fort étonnante et difficile à croire.

J'étois sur le balcon à travailler au frais.

Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès

Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant m;i vue,

D'une humble révérence aussitôt me salue ;

Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je fis la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refait une autre révérence;

Moi, j'en refais de même une autre en diligence;

El lui d'une troisième aussitôt repartant,

D'une troisième aussi j'y rep;irs à l'instant.

11 passe, vient, repasse, et toujours, de plus lir^lie,

Me fait à chaque fois révérence nouvelle;

El moi, qui tous ces tours fixement regardois,

Nouvelle révérence aussi je lui rendois :

Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue.

Toujours comme cela je me serois tenue,

Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui

Qu'il me pût estimer moins civile que lui.

ARNOLPIIE.

Fort bien.

AGNÈS

Le lendemain, étant sur notre porte.

Une vieille m'aborde en parlant de la sorte : « Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, » Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir : » Il ne vous a pas faite une belle personne » Afin de mal user des choses qu'il vous donné; » Et vous devez savoir que vous avez blessé » Un cœur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé. »

ARNOLPHE, à part.

Ah! suppôt de Satan! exécrable damnée!

AGNÈS

Moi, j'ai blessé quelqu'un ! fis-je tout étonnée. « Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon; » Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. » Hélas! qui pourroil, dis-je, en avoir été cause? Sur lui, sans y penser, fis-je choir quekpie chose? « Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal » El c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal » Eh! mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; Mes yeux ont- ils du mal, pour en donner au monde? « Oui, ûi-elle *, vos yeux, pour causer le trépas, » Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas

' L'emploi du verbe faire, pour: dire, élait déjà un archaïsme i\n 'emps de Molière, et ccl «.'inplui coiuiilètc l'iiigi'nuité ihi r61c d'Alliés.

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