‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 225 sur 266 · SCÈNE I. — EURYALE, ARBATE · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — EURYALE, ARBATE

ARBATE.

Ce silence rêveur, dont la sombre habitude Vous fait à tous momens chercher la solitude. Ces longs iîoupirs que laisse échapper votre cœur, Et ces tixrs regards si chargés de langueur, Disent beaucoup, sans doute, à des gens de mon âge ; Et, je pense, seigneur, entendre ce langage ; Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer, Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer,

EURYALE

Explique, explique, Arbate, avec toute licence

Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.

Je te permets ici de dire que l'Amour

M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour;

Et Je consens encore que tu me fasses honte

Des foiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompîe.

ARBATE .

Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvemeng Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentimens ! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme;

330 LA PRINCESSE O'IÎLIDE

Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils,

Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;

Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visaije

De la beauté d'une âme est un clair témoignage,

Et qu'il est malaisé que^ sans être amoureux,

Un jeune prince soit et grand et généreux.

C'est une qualité que j'aime en un monarque;

La tendresse du cœur est une grande marque

Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer,

Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer.

Oui, cette passion, de toutes la plus belle,

Traîne dans un esprit cent vertus après elle;

Aux nobles actions elle pousse les cœurs,

Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.

Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance,

Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance;

Mes regards observoient en vous des qualités

Où je reconnoissois le sang dont vous sortez;

J'y découvrois un fond d'esprit et de lumière;

Je vous trouvois bien fait, l'air grand, ot l'âme fière;

Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour,

Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour;

Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible

Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible.

Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli.

Vous regarde à présent comme un prince accompli.

EURYALE

Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance. Hélas, moucher Arbate, il en prend bien vengeance! Et, sachant dans quels maux mon cœur s'est abimd Toi-même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé. Car enfin, vois le sort où mon astre me guide : J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élido; Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants Arme contre l'amour ses jeunes scnlimons. Et comment elle fuit en cette illustre tète Cette foule d'amans qui briguent sa conquête Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer. Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,

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