SCÈNE XIV. —ISABELLE, SGANARELLE, VALÈRE, ERGASTE
ISABELLE
Quoi! vous me l'amenez! Quel est votre dessein? Prenez-vous contre moi ses intérêts en main? Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M'obliger à l'aimer, et souffrir ses visites ?
SGANARELLE
Non, ma mie, et ton cœur pour cela m'est trop cher ; Mais il prend mes avis pour des contes en l'air, Croit que c'est moi qui parle, et te fait, par adresse, Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse ; Et par toi-même enfin j'ai voulu, sans retour. Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour.
ISABELLE, à Valère.
Quoi! mon âme à vos yeux ne se montre pas toute, Et de mes vœux encor vous pouvez être en doute?
VALÈRE
Oui, tout ce que monsieur de votre part m'a dit. Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit : J'ai douté, je l'avoue; et cet arrêt suprême. Qui décide du sort de mon amour extrême. Doit m'être assez touchant, pour ne pas s'offenser Que mon cœur par deux fois le fasse prononcer.
ISABELLE
Non, non, un tel arrêt ne doit pas vous surprendre :
Ce sont mes sentiments qu'il vous a fait entendre :
Et je les tiens fondés sur assez d'équité,
Pour en faire éclater toute la vérité.
Oui, je veux bien qu'on sache, et j'en dois être crue,
Que le sort offre ici deux objets à ma vue,
Qui, mMnspirant pour eux différens senlimens, De mon cœur agile font tous les mouvemens. L'un, par un juste choix où l'honneur m'inléres!:; A toute mon estime et toute ma tendresse; Et l'autre, pour le prix de son affection, A toute ma colère et mon aversion.
La présence de l'un m'e*t agréiible et chère. J'en reçois dans mon âme une allégresse entière; Et l'autre, par sa vue, inspire dans mon cœur De secrets mouvemens et de haine et d'horreur. Me voir fpmme de l'un est toute mon envie; Et plutôt qu'être à l'autre on m'ôleroit la vie. Mais c'est assez montrer mes justes sentimens, Et trop longtemps languir dans ces rudes tourmens; Il faut que ce que j'aime, usant de diliirence, Fasse à ce que je hais perdre toute espérance, Et qu'un heureux hymen affranchisse mon sort D'un supplice pour moi plus affreux que la mort.
SGANARELLE
Oui, mignonne, je songe à remplir ton attente.
C'est l'unique moyen de me rendre contente.
SGANARELLE
Tu la seras dans peu.
ISABELLE
Je sais qu'il est honteux Aux filles d'expliquer si librement leurs vœux.
SGANARELLE
Point, point.
ISABELLE
Mais, en l'état oii sont mes destinées, De telles libertés doivent m'être données; Et je puis, sans rougir, faire un aveu si doux A celui que déjà je regarde on époux.
SGANARELLE
Oui, ma pauvre fanfan, pouponne démon âme?
ISABELLE
Qu'il songe donc, de grâce, à nie prouver sa flaniino }