SCÈNE VII. -DORANTE, ÉRASTE
DORANTE 1
Ah ! marquis, que l'on voit de fâcheux tous les jours Venir de nos plaisirs interrompre le cours ! Tu me vois enragé d'une assez belle chasse Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse.
.Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrêter.
DORANTE
Parbleu ! chemin faisant, je te le veux conter.
Nous étions une troupe assez bien assortie,
Qui, pour courir un cerf, avions hier fait partie ;
Et nous fûmes coucher sur le pays exprès.
C'est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
Comme cet exercice est mon plaisir suprême,
Je voulus, pour bien faire aller au bois moi-mèmej
Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts
Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix cors 2;
Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête,
Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tète.
Nous avions, comme il faut, séparé nos relais,
Et déjeunions en hâte, avec quelques œufs frais,
Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière^
Montant superbement sa jument poulinière,
Qu'il honorait du nom de sa bonne jument,
S'en est venu nous faire un mauvais complirhoi ;,
Nous présentant aussi comme surcroît de colère
Un grand benêt de fils aussi sot que son père.
Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous
Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous.
• Personnaee copié, par ordre de Louis XIV, sur le marijy'ri d« Sovecourt, amoureux de la chasse jusqu'à la folie. •■ Poui coil do sept ans.
fW3 LES FACHEUX
Dieu préserve, en chassant, toute saj^o personne D'un porteur de huohet *, qui mal à propos sonne; De ces gens qui, suivis de dix hourets 2 galeux, Disent : Ma meute, et font les chasseurs merveilleux ! Sa demande reçue, et ses vertus prisée, Nous avons été tous frapper à nos bri^^ées 3. A trois longueurs de trait *, tayaut! voilà d'abord Le cerf donné 5 aux chiens 6. J'appuie, et sonne fort. Mon cerf débuche ', et passe une assez longue plaine, Et mes chiens après lui ; mais si bien en haleine, Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps. 11 vient à la forêt. Nous lui donnons alors La vieille meute ; et moi, je prends en diligence Mon cheval alezan. Tu l'as vu ?
ÉRASTE
Non, je pense.
DORANTE
Comment ! C'est un cheval aussi bon qu'il est beau,
Et que, ces jours passés, j'achetai de Gaveau 8.
Je te laisse à penser si, sur cette matière,
Il voudroit me tromper, lui qui me considère :
Aussi je m'en contente ; et jamais, en effet.
Il n'a vendu cheval ni meilleur, ni mieux fait.
Une tète de barbe, avec l'étoile nette,
L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite 9 ;
Point d'épaules non plus qu'un lièvre, courl-jointé.
Et qui fait dans son port voir sa vivacité ;
Des pieds, morbleu ! des pieds! le rein double : à vrai dire,
j'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire j
' Pour : petit cor d'appel dedtiné à rassembler la meute. 3 Port : mauvais chiens de cimsse.
3 PoKr : repnsser par-dessus les branches brisi^es, atteindre Se cerf daot son asile et IVii faire tepartir.
* Piiur I trois longueurs de laisse.
^ Hiatu» que Molière n'a pas corrigé, pour laisser le terme de chassa dans son entier.
* Pour : voilà les chiens lancés sur la voie du cerf. ' Pour : sort delà forêt.
* Gaveau, marchand de chevaux ci^lèbre à la cour. [Note de Molière.)
* Ces di>ux mots rimaient ensemble au xvii* sit:clc.