‹ Œuvres complètes de J.-B. Poquelin MolièreChapitre 81 sur 266 · BALLET DU TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

BALLET DU TROISIÈME ACTE

PREMIÈRE ENTRÉE

Des suisses, avec des hallebardes, chassent tous les masques fâcheux et se retirent ensuite pour laisser danser à leur aise.

DERNIÈRE ENTRÉE

Quatre bergers et une bergère, qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez bonne grûce.

COMÉDIE

REPnÉSENTÉR POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 26 DÉCEMBRE lëOa^ SUR LE THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.

Voici Molière marié. L'imperfection de l'espèce humaine, plus vive et plus flagrante dans l'association de deux êtres dépendant l'un de l'autre, lui apparaît redoutable. Il a quarante et un ans et sa femme en a dix-huit; il est sombre et contemplatif : elle est coquette et sans principes. Il ne porte pas même le nom de son père, Poquelin; après tout, ce n'est qu'un acteur.

Jolie, admirée et vaine, fille de gentilhomme, elle est entourée de seigneurs dont les titres et les prétentions brillent comme leur épée. L'éducation d'Armande s'est faite dans la vie nomade, sur les grandes routes et à travers les villes que visitait la troupe de ses parents et de Molière. C'était cette petite Armande que depuis treize années il avai> bercée sur ses genoux, dont il avait développé l'esprit, qu'il avait formée pour la scène, c'était elle qui prenait son essor du côté des marquis, de la coqueilerie et du luxe, et se souciait peu des conseils donnés par ce directeur de troupe enseveli dans ses vieux livres ou dans l'étude de ses rôles, et qui lui était toujours apparu comme un père ou un tuteur.

Molière pleura; cela lui arrivait souvent, ill'avoue luimême dans une lettre à le Vayer. On a même avancé que, ne pouvant chasser de sa maison les marquis, ni armer sa femme contre les séductions hardies qui venaient i'assiéger, il fut saisi de désespoir peu de temps après le mariage, et suivit le roi en Lorraine; fait qui n'a rien de possible, puisque le roi ne partit pour la Lorrain^ qu'au commencement de l'année 1663.

Quoi qu'il en soit, en 1662 le ménage est déjà troublé. Armande ne paraîtra plus dans la nouvelle œuvre que médite le poêle. Molière a beaucoup soultért; et, ce qui est le propre du génie, il aperçoit le côté comique de sa souffrance.

Dévoré de douloureuses passions^ se reprochant sa faiblesse, impuissant à se vaincre, comprenant l'imperfection de l'humanité et l'irrésistible entraînement de la coquetterie féminine, ii prii une resoiuiion étrange : il se joua lui-même et railla l'involontaire amour dont il était obsédé. Celte situation prêle à l'œuvre nouvelle un accent chaud et coloré. Il se sacrifie et se condamne, lui qui a si résolument affronté le mariage dans ses conditions les plus défavorables. Il reprend avec plus de vigueur encore le combat de la jeunesse contre le vieil âge, de la nature contre la société, de l'indulgence contre la rigueur, de la femme contre ses maîtres.

ûéjà Cervantes, dans sa charmante nouvelle du Jaloux, et après lui Scarron, dans sa Précaution inutile, avaient établi que la plus ignorante sait attirer dans ses pièges le plus habile, et que, pour avoir épousé une niaise on n'en est pas moins exposé à tous les dangers de l'hyménée. Molière féconde ce germe antique. Au centre de son œuvre parait le tuteur qui prend mille soins inutiles pour refréner la folle licence et conquérir une jeune proie. C'est un égoïste et même un cynique; il exige des autres

iOS L'ÉCOLE DES FEMMES

une moralité qui lui profite et se réserve l'exploitation de l'imnioralilé qui lui plait. Docte et passé maître en fait de ruses, sûr de lui comme tous les vieux Machiavels, despote dans la vie privée, sans respect pour la liberté d'autrui ou pour les droits de la faiblesse, théoricien de la prudence, honmie à maximes, il a des remèdes pour toutes choses. Ce n'est ni un vrai croyant ni un honnête homme. Le fond de son âme est sans charité et sans pudeur, le fond de sa pensée est sans principe et sans équité. Il n'a pas de pitié pour la faiblesse, ne croit à rien d'honnête, récolle volontiers les récits graveleux et compte sur sa ruse pour n'être pas trompé. Malgré celte politique méticuleuse, ses domestiques se moquent de lui; la moindre absence met sa maison dans le désordre, et la proie qu'il convoite finit par lui échapper. Ce vieillard madré qui prétend au bel air ne se conlente plus du nom d'Arnolphe; il veut être M. de la Souche. Riche et voulant jouer l'homme de cour, il imagine que tout doit céder aux rubriques de sa finesse demi-séculaire et prétend bien ne pas entrer dans la confrérie de Saint-Arnolphe (nom des maris trompés au moyen âge). Aussi se sert-il de la religion pour protéger son vice et fait-il retentir les menaces de l'enfer dans l'espoir d'enchaîner à sa décrépitude celle jeunesse florissante devenue son esclave au nom de Dieu et de la loi. Agréable dupe à voir tomber dans ses propres filets! Épris d'une passion vive, il devient tragique dans sa défaite, quand, devant la nature, ses instincts et ses forces vives, toutes les ruses du vieillard et tous ses travaux disparaissent el s'éclipsenV. Du côté de Sganarelle, stratagèmes, prémédités, lascivités de la pensée, personnalité cynique ; du côté de la jeunesse, générosité, délicatesse, amour véritable. La fille élevée dans l'ignorance brise sans le moindre effort les réseaux du vieil oiseleur; et, ce qui est une admirable

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combinaison inventée par Cervantes et perfeclionnée par Molière, le cynisme du tuteur obscène encourage l'amant Ê io pousse au succès.

Imaginez l'étonnement et l'effroi des anciens à la vue de cette audace et la joie de la jeune cour! Mo'.ière annonce et prépare la place supérieure que la femme, contenue pendant tout le moyen âge dans les liuiites restreintes, allait assumer dans la civilisation nouvelle. Il veut que, pour être les compagnes de l'homme, elles prennent le sentiment de leur dignité; l'avilissement du faible, sa servitude, le soin de le tenir au moyen de l'ignorance dans l'infériorité et l'obscurité, ne profilent (dit le poète) ni à sa vertu ni à la sûreté du maître. C'est donc le mouvement ascensionnel des femmes que Molière protège à ses propres dépens, il est vrai. Dans le ridicule Aniolphe, qui ne peut poser sa main ridée sur ce papillon aux ailes légères, il y a plus d'un trait emprunté à la pa>sion de Molière et à ses douleurs.

Les commentateurs se sont épuisés en recherches pour vérifier les sources auxquelles Molière a puise pour compléter son œuvre. Enquête difficile. Une assimilation constante venait grossir incessamment le trésor de son génie. Gauloise de ton, d'un sel puissant, d'une vigueur d'ironie extraordinaire, l'œuvre nouvelle rappelle à Ih fois Rabelais, Scarron, les Quinze joies du mariage, les Facéties de Stra parole, ! lathurin Rrgnier, et la Célestina espagnole de Rojas. Lart le plus délicat a su y introduire ia célèbre entremetteuse du moyen âge sans blesser la dé» cence, puisque c'est l'ingénue qui parle innocemment des vices qu'elle ignore et de la vicieuse qu'elle ne comprend pas.

Cette nouvelle bataille fut gagnée avec plus d'éclat que les précédentes. L'ironie et la tendresse, l'énergique satire de rhumanité, ravis^^inient les esprits libres et jeunes.

Élégants, marquis, précieuses, tout ce qui se piquait de délicatesse repoussait Molière comme un cynique bouffon. Parler de tarte à la crème, de grés jeté par la fenêtre et à'enfants faits par l'oreille, fl donc! Le duc de la Feuillade, qui donnait le ton aux beaux de la cour, ne répondait, lorsqu'on venait lui demander son opinion sur la pièce nouvelle, que ces mots dédaigneusement jetés : Tarte à la crème. Les partisans de la décence reléguaient Molière parmi les bateleurs. Les austères condamnaient les sermons d'Arnolphe comme attentatoires à la religion. L'ancienne tragédie, la vieille littérature, se croyaient blessées. On désertait l'hôtel de Bourgogne; Conioille vieillissant, que défendait son frère Thomas, s'indignait que des bouffonneries attirassent plus de monde que SeV' torius, Chimène et les Horaces. Le polygraphe Sorel, qui s'était fait appeler le sieur de Lisie; le spirituel et méchant de Visé, défenseur des marquis; l'ingénieux Boursault, qui, pour agréer aux précieuses, s'était mis à la tête du parti des ruelles, marchaient résolument contre ce bouffon qui les éclipsait Avec tous les avantages et toute la gloire de la conquête, Molière en avait les déboires et les douleurs. A la première représentation, l'on vil la société d'autrefois se réveiller, surgir, prendre un corps, et tout ce que Molière coinbatiait apparaître sous la figure d'un nommé Clapisson, qm eprésenta à lui seul l'armée des ennemis de Molière. « Il écoula, dit l'au- » teur, toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du » monde. Tout ce qui égayoit les autres ridoitson front; » à tous les éclats de rire, il haussoit les épaules et re- » gardoit le parterre en pitié. Quelquefois aussi, le regar- » danl en dépit, il lui disoit tout haut : Ris donc, par- > terre, ris donc! Ce fut une seconde comédie que le cho- » grin ''.e ce philosophe; il l'a donnée en galant homme a » toute l'assemblée; et chacun demeure d'accord qu'oj » ne pouvoil pas mieux jouer qu'il fit. » Déchiré et porté

NOTICE J.'l

aux nues, objet de toutes les conversations, texte de plusieurs ouvrages oii son génie était controversé, Molière eut pour lui Boileau, la Fontaine et Louis XIV, qui rit jusqu'à s'en tenir les côtes, dit le journaliste Lorct.

Le jansénisme comprit la terrible portée de cette bouffonnerie prétendue. Le prince de Conti, devenu dévot, passa du côté des assaillants : « Rien, dit-il dans son » Traité de la comédie et des spectacles, n'est plus scanda- » ieux que la sixième scène du second acte. » Féiielon, hostile à la sensualité matérialiste; Jean-Jacques Rousseau, qui a toujours conservé la trace de l'austérité calviniste; Bourdaloue, défenseur sévère des principes chrétiens; Bossuet enfin, apôtre et dictateur du catholicisme gallican, s'élevèrent contre Molière. « Voilà, s'écrièrent- » ils, comme le fit plus tard Geoffroy le journaliste, ï l'homme qui a donné à son siècle une impulsion nou- « velle, qui a ébranlé les vieilles mœurs et brisé les en- » Iraves qui retenaient chacun dans la dépendance de ï son état et de ses devoirs. »

Molière, à la tête d'un nouveau parti qui était celui de l'avenir, sentit à la fois sa force et sa faiblesse. Non-seulement il rechercha la protection de Henriette d'Angleterre, qui accepta la dédicace de l'Ecole des femmes, mais il eut recours au roi, qui lui permit de se défendre et même le lui ordonna. La Critique de l'Ecole des femmes, dédiée à la reine mère, et l'Impromptu de Versailles, exét cuté par le commandement exprès du monarque, ne sonen réalité que deux bataillons de réserve que Molière fiî marcher oour soutenir l'Ecole des femmes *.

• Voyez ci-après l'introduclion de la Critique et ceUe de Vlmprompiiii

iU L'ÉCOLE DES FEMMES

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