DE LA RÉPUBLIQUE
[1] Quand l'on parcourt, sans la prévention de son pays, toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir : il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c'est d'estimer'' celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre ^
' Historique du texte. — Dans les éditions f^-S'', il y avait seulement eu titre : Du souverain.
'^ « Est d'estimer. » (Édit. l"-3^)
i. « Non par opinion, mais en vérité, l'excellente et meilleure police est, à chascune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenue : sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition présente; mais ie tiens pourtant que d'aller désirant le commandement de peu en un Estât populaire, ou en la monarchie une aultre espèce de gouuernement, c'est vice et folie.
Aime l'Estat, tel que tu le veois estre : S'il est royal , aime la royauté ; S'il est de peu ou bien communauté , Aime l'aussy, car Dieu t'y a faict naistre.
Ainsi en parloit le bon Monsieur de Pibrac que nous venons de perdre. » (Montaigne, Essais, III, 9.) — « Si je pouvois faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on put mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirois lo plus heureux des mortels. » (Montesquieu, Préface de VEsprit des lois.)
[•2] Il ne faut ni arl ni science pour exercer la tyrannie*, et la politique qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir.
[3] C'est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle : quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence* "!
[4] Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y suppléent : l'intérêt, la gloire, le service du prince''^.
' Édition 4«.
^ Édition 7«.
1. (i Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le gouvernement despotique. » (Montesquieu, Esprit des lois, V, 13.)
2. On peut voir la même pensée développée par l'ami de Montaigne, Etienne de La Boétie, dans le Contre un ou de la Servitude volontaire (Œuvres complètes d'Etienne de La Boétie, édition L. Feugère, p. 46 et suiv.)
3. « Dans les monarchies, l'État subsiste indépendamment de l'amour de la patrie, du désir de la vraie gloire, du renoncement à soi-même, du sacrifice de ses plus chers intérêts, et de toutes ces vertus héroïques que nous trouvons dans les anciens, et dont nous avons seulement entendu parler. Mais s'il manque d'un ressort, il en a un autre. L'honneur, c'est-àdire le préjugé de chaque personne et de chaque condition, prend la place de la vertu politique dont j'ai parle, et la représente partout. Il y peut inspirer les plus belles actions.» (Montesquieu, Esprit des lois, III, 5, 6.)
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[5] Quand on veut changer et innover dans une république S c'est moins les clioses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on sent bien qu'on ne sauroit^ trop attenter contre le peuple; et il y en a d'autres où il est clair qu'on ne peut'' trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges ; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes ■=-.
[6] Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme peut y rentrer''; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir *.
[7] Il y a de certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce qu'ils préviennent ou empêchent de
' « Que l'on ne saurait. » (Édit. 4'-5'.) •• (I Que l'on ne peut. » (Édit. i'-o^.) <= Édition 4%
<* « Y peut rentrer. » (Édit. 4^-6«.)
e Édition 4*. Dans cette édition, l'alinéa se termine par : « en peut sortir. »