‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 107 sur 141 · Hommage indirect à la gravité de Louis XIV · texte numérisé non relu

Hommage indirect à la gravité de Louis XIV

2. Allusion, selon les clefs et selon toute vraisemblance, à M™^ de Maintenon, dont le mariage remontait à 1684, et dont la chambre à coucher servait ordinairement de salle de conseil : « Pendant ce travail la dame lisoit, ne parlant que si on l'interrogeoit, répondant avec de grandes mesures, ne paroissant affectionner rien; moins encore s'intéresser pour personne ; mais toujours d'accord avec le ministre, qui ne mettoit aucune chose sur le tapis qu'il n'eût reçu ses ordres. Quelquefois le roi, soupçonnant cet accord, prenoit le parti opposé et lui faisoit des sorties terribles, jusqu'à la faire pleurer; puis, content d'avoir montré qu'il étoit le

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le bas de saye * et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus familier-.

[17] Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.

[18] Le favori n'a point de suite ; il est sans engagements et sans liaisons; il peut être entouré de parents et de créatures, mais il n'y tient pas; il est détaché de tout, et comme isolée

[19] Une belle ressource pour celui qui est tombé dans la disgrâce du prince, c'est la retraite^. 11 lui est avantageux de disparoître, plutôt que de traîner dans le monde "^ le débris d'une faveur qu'il a perdue, et d'y faire un nou-

* Dans les trois premières éditions, cet alinéa et le suivant faisaient partie du chapitre de la Cour,

•> « Une grande parure pour le favori disgracié. » (Édit. l"-3*.) <= « Que de traîner dans la ville. » (Édit. F^-S".)

maître et se repaissant de l'idée de son indépendance, il redevenoit souple et flexible; toujours en garde pour n'être point gouverné, et persuadé qu'il réussissoit pleinement à ne point l'être, il l'étoit ainsi plus que personne. » (Saint-Simon.)

1. Sorte de jupe plissée, qui faisait partie du costume des acteurs tragiques, et représentait la partie inférieure du sagum romain.

2. « ... Ce sont délices aux princes, dit Montaigne {Essais, I, 42), c'est leur feste de se pouuoir quelques fois trauestir et desmettre à la façon de viure basse et populaire :

Plerumque gratae principibus vices, Mundaeque parvo sub lare pauperum

Cœnae, sine aulaeis et ostro,

Sollicitam explicuere frontem. »

(Horace, Od., III, 29.)

« Les princes et les rois se jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes; ils s'y ennuient. La grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie. » (Pascal, Pensées.)

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veau personnage si différent du premier qu'il a soutenu. 11 conserve au contraire le merveilleux de sa vie dans la solitude; et mourant pour ainsi dire avant la caducité, il ne laisse de soi qu'une brillante idée'' et une mémoire agréable.

Une plus belle ressource pour le favori disgracié que de se perdre dans la solitude et ne faire plus parler de soi, c'est d'en faire parler magnifiquement, et de se jeter, s'il se peut, dans quelque haute et généreuse entreprise, qui relève ou confirme du moins son caractère, et rende raison de son ancienne faveur ; qui fasse qu'on le plaigne dans sa chute, et qu'on en rejette une partie sur son étoile ^^

[20] Je ne doute point qu'un favori, s'il a quelque force et quelque élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent à lui comme ses

" « Qu'une belle idée. » (Édit. l"-3«.)

^ La réflexion n" 19, insérée pour la première fois dans la 4'' édition, a disparu de la 6* et de toutes les suivantes. (Voir la note ci-dessous.) — Nous avons cru, avec M. Walckenaer et la plupart des éditeurs, devoir la rétablir ici.

l. « Ce caractère sur les favoris, tracé précisément lors du rappel à la cour de Vardes, de Bussy-Rabutin, de Lauzun, auquel fut donné le commandement de l'armée qui devait débarquer en Irlande, dut déplaire à Louis XIV et à ses ministres, ou à celui des hommes de cour que La Bruyère avait pris pour modèle dans cette peinture. C'est probablement pour cette raison qu'il a été supprimé, lors de la publication de la sixième édition en lG9i. Comme il n'a point reparu dans les suivantes, les éditeurs ne l'ont pas connu et ne l'ont jamais réimprimé. » (Walckenaer.) Peut-être La Bruyère craignit-il surtout de choquer son ami Bussy, qui n'avait pas obtenu de commandement, tandis que Lauzun était chargé de diriger l'expédition entreprise en faveur de Jacques II, expédition à laquelle fait allusion le second alinéa.

viles créatures; et qu'il ne se dédommage dans le particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie.

[21] Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire ? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite dégénère. Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous, j'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune; mais qui peut vous en promettre autant de vos petits-fils ? Ne m'en croyez pas, regardez cette unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous dédaignez : ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité ; et si vous me dites : « Qu'aurons-nous de plus ? » je vous répondrai : « De l'humanité et de la vertu. » Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité, vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place ^ où ils étoient construits, l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples ; ils considéreront avidement vos portraits et vos médailles; ils diront : « Cet homme* dont vous regardez la peinture a parlé à son maître avec force et avec liberté, et a plus craint de lui nuire que de lui déplaire; il lui a permis d'être bon et bienfaisant, de dire de ses villes : Ma bonne ville, et de son peuple : Mon peuple.

' La place seule. (Édit. 6^)

1. Allusion au cardinal Georges d'Amboise, ministre de Louis XIL

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Cet autre dont vous voyez l'image \ et en qui l'on remarque une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, augmente d'année à autre de réputation : les plus grands politiques souflVent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands : ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes, l'extinction de l'hérésie*-.»

[22] Le panneau le plus délié et le plus spécieux ^ qui dans tous les temps ait été tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir*. Excellent conseil !

^ Édition 6«.

J. Le cardinal de Richelieu.

2. La Bruyère, qui est on avant de son siècle en politique, est de son siècle pour la question religieuse. Catholique sincère, il déplore l'hérésie : il désire, il espère son extinction, et il fait de cette entreprise un des plus grands titres de gloire de Louis XIV. II est en cela d'accord, non-seulement avec Bossuet et avec la plupart des prélats français, non-seulement avec Racine et M"* de Sévigné, mais avec les esprits les plus indépendants, comme La Fontaine (Lettre xviii, à M. de Bonrepause) et jusqu'à Fontenelle. M""^ Collet, dans l'Éloge de M'"^ de Sévigné, p. 62, a cité tous les écrivains du temps qui ont ainsi applaudi à la Révocation de l'édit de Nantes (1685;.

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