‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 111 sur 141 · Voyez plus haut, au chapitre de la Cour, w" 32, p · texte numérisé non relu

Voyez plus haut, au chapitre de la Cour, w" 32, p

3. Le Palais de Justice. — Le grand degré est le grand escalier.

4. C'est-à-dire touche du fouet les chevaux pour les faire partir.

ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense : il a aflaiic à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l'espère, et il prend patience : la nuit arrive qu'il est à peine détrompé. Une autre fois il rend visite à une femme, et se persuadant bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans son fauteuil, et ne songe nullement à l'abandonner : il trouve ensuite que cette dame fait ses visites longues, il attend à tous moments qu'elle se lève et le laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'il a faim, et que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper : elle rit, et si haut, qu'elle le réveille. Lui-même se marie le matin, l'oublie le soir, et découche la nuit de ses noces * ; et quelques années après il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le lendemain, quand on lui vient dire qu'on a servi, il demande si sa femme est prête et si elle est avertie. C'est lui encore qui entre dans une église, et prenant l'aveugle qui est collé à la porte pour un pilier, et sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front, lorsqu'il entend tout d'un coup le pilier qui parle, et qui lui offre des oraisons -. 11 s'avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se jette lourdement dessus : la machine plie, s'enfonce, et fait des efforts pour crier ^ ; Ménalque est sur-

1. C'est une aventure attribuée au comte de Brancas, et contée, avec quelques variantes de fantaisie, par Tallemant des Réaux {Historiettes, t. II, p. 308), et par la duchesse d'Orléans, mère du régent {Correspondance, traduite par G. Brunet, t. II, p. 100).

2. M Les aveugles disent l'antienne et Yoraison d'un saint à l'intention de ceux qui leui' donnent l'aumône. » {Dictionnaire de Trévoux, au mot Oraison. )

3. « Brancas était chevalier dhonneur de la reine mère... Un jour, lorsqu'elle était à l'église, Brancas oublie que c'est la reine qui est agenouillée ; comme elle avait le dos voûté lorsqu'elle baissait la tête, on ne pouvait guère la reconnaître. Il la prend pour un prie-Dieu, il s'agenouille

pris de se voir à genoux sur les jambes d'un fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche; il se retire confus, et va s'agenouiller ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c'est sa pantoufle qu'il a prise pour ses Heures, et qu'il a mise ^ dans sa poche avant que de sortir. 11 n'est pas hors de l'église qu'un homme de livrée court après lui, le joint, lui demande en riant s'il n'a point la pantoufle de Monseigneur; Ménalque Ui montre la sienne, et lui dit : « Voilà toutes les pantoufles que j'ai sur moi ; » il se fouille néanmoins, et tire celle de l'évêque de **, qu'il vient de quitter, qu'il a trouvé malade auprès de son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme l'un de ses gants qui étoit à terre : ainsi Ménalque s'en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu au jeu tout l'argent qui est dans sa bourse, et voulant continuer de jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu'il lui plaît, croit la remettre où il l'a prise : il entend aboyer dans son armoire qu'il vient de fermer; étonné de ce prodige, il l'ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d'y voir son chien, qu'il a serré ^ pour sa cassette ''. Il joue au trictrac % il demande à boire, on lui

» « Qu'il a mis. » (Édit. C.)

^ L'anecdote rapportée dans cette phrase, depuis : « 11 a une fois perdu au jeu, 1) jusqu'à « pour sa cassette, » a été ajoutée dans la 8*^ édition (1694). •= « 11 joue une fois au trictrac. » (Édit. G"=-7*'.)

sur ses talons et appuie ses deux coudes sur les épaules de la reine. Elle fut très-étonnée de voir son chevalier d'honneur se mettre à genoux sur elle, et chacun se mit à rire. » {Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, traduction Brunet, t. 11, p. 166.)

1. « M. le prince de la Roche-sur-Yon, depuis prince de Conti, étoit fort

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en apporte; c'est à lui à jouer, il tient le cornet d'une main et un verre de l'autre, et comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d'eau dans le trictrac, et inonde celui contre qui il joue. Et dans une chambre où il est familier, il crache sur le lit et jette son chapeau à terre, en croyant faire tout le contraire". Il se promène sur l'eau, et il demande quelle heure il est : on lui présente une montre; à peine l'a-t-il reçue, que ne songeant plus ni à l'heure ni à la montre, il la jette dans la rivière, comme une chose qui l'embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans l'encrier. Ce n'est pas tout : il écrit une seconde lettre, et après les avoir cachetées^ toutes deux, il se trompe à l'adresse; un duc et pair reçoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots : Maître Olivier, ne manquez^ sitôt la présente reçue, de nï envoyer ma provision de foin... Son fermier reçoit l'autre, il l'ouvre, et se la fait lire ; on y trouve : Monseigneur, fai reçu avec une soumission aveugle les ordres qu'il a plu à Votre

* Cette phrase, depuis : « Et dans une chambre... » a été ajoutée dans la 8* édition.

^ « Cacheté. » (Édit. 6'.)

distrait. Le jour qu'il partit pour la Pologne (22 mars 1085), il dina chez M"* la princesse de Conti, sa belle-sœur, puis alla dans son appartement, où il fut quelque temps seul, et partit de là. Un valet entendit quelque chose, qui, le soir fort tard, l'obligea d'ouvrir toutes les portes, jusqu'au cabinet, où il fut bien étonné de trouver sur la table la cassette de M. le prince de Conti ouverte et d'entendre les cris d'une chienne enfermée dans une armoire dont M. le prince avoit emporté la clef, croyant avoir remis sa cassette et ses papiers. » (Saint-Simon, Xotes au Journal de Dangeau.) La Bruyère, qui faisait partie de la maison de Condé, avait été des premiers à savoir cette anecdote, mais il ne l'inséra qu'en 1094 dans ses Caractères.

Grandeur^... Lui-même encore écrit une lettre pendant la nuit, et après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie : il ne laisse pas d'être surpris de ne voir goutte , et il sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre; un autre le monte, à qui il dit : Cest vous que je cherche; il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; il va, il revient sur ses pas; il regarde enfin celui qu'il traîne après soi depuis un quart d'heure : il est étonné que ce soit lui, il n'a rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d'un autre côté. Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous songez à lui répondre; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père, et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en est bien aise". Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin : // est ravi de vous rencontrer ', il sort de chez vous pour vous entretenir d'une certaine chose; il contemple votre main : « Vous avez là, dit-il, un beau rubis; est-il balais? » il vous quitte et continue sa route : voilà l'affaire importante dont il avoit à vous parler. Se trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux, d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres tout le temps de Fontainebleau - ; il tient à d'autres d'autres discours; puis revenant à celui-ci : « Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fontainebleau; vous y avez

* Le dernier membre de phrase, depuis : « ou bien il vous demande, » a été ajouté dans la 8*^ édition.

1. Cette distraction est racontée par M'"' de Sévigné comme étant de Brancas. (Lettre du 2 juin 1672.)

2. Le roi chassait en octobre à Fontainebleau, et la cour s'y réunissait.

sans doute beaucoup chassé. » 11 commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever"; il rit en lui-même, il éclate d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette : il est vrai que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux tables une grande cueillère ^ pour la commodité du service : il la prend, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte h sa bouche, et il ne sort pas d'étonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il s'en souvient, et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin, il en flaque^ plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité*^ : on lui rend visite; il y a un cercle d'hommes et de femmes dans sa ruelle qui l'entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache dans ses draps. On le mène aux Chartreux ; on lui fait voir un cloître orné

^ Toute cette phrase, depuis : « Se trouve-t-il eu campagne, » a été ajoutée dans la 8* édition. Avant cette édition, la plirase suivante commençait ainsi : « Se trouve-t-il en compagnie, il commence un conte qu'il oublie d'achever, »

'' Orthographe des éditions originales.

•^ <i Par quelque incommodité. » Uanecdote rapportée dans cette phrase a été ajoutée dans la ?' édition.

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