Si fractus illabatur orbis, I mpavidum ferlent ruinœ
(Horace, Odes, III, 3.)
2. « Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes; ils n'ont fait que les employer au bâtiment de l'orgueil. » (La Rochefoucauld, Maximes, 105.)
« Qu'y a-t-il de plus pompeux et do plus magnifique que l'idée que
[h] Inquiétude d'esprit, inégalité d'iiumeur, inconstance de cœur, incertitude de conduite : tous vices de l'âme, mais différents, et qui avec tout le rapport qui paroit entre eux, ne se supposent pas toujours l'un l'autre dans un même sujet ''.
' Édition 4».
Sénèque nous donne de son sage, mais qu'y-a-t-il au fond de plus vain et de plus imaginaire? Le portrait qu'il fait de Caton est un trop beau portrait pour être naturel... Caton étoit un homme sujet à la misère des hommes : il n'ctoit point invulnérable, c'est une idée ; ceux, qui le frappoient le blessoient ; il n'avoit ni la dureté du diamant, que le fer ne peut briser, ni la fermeté des rochers, que les flots ne peuvent ébranler, comme Sénèque le prétend; en un mot, il n'étoit point insensible; et le même Sénèque se trouve obligé d'en tomber d'accord, lorsque son imagination s'est un peu calmée, et qu'il fait davantage de réflexion à ce qu'il dit. Mais quoi donc? n'accordera- t-il pas que son sage peut devenir misérable, puisqu'il accorde qu'il n'est pas insensible à la douleur? Non sans doute, la douleur de son sage ne le blesse pas; la crainte de la douleur ne l'agite pas ; son sage est au-dessus de la fortune et de la malice des hommes; ils ne sont pas capables de l'inquiéter. Il n'y a point de murailles et de tours dans les plus fortes places que les béliers et les autres machines ne fassent trembler, et ne renversent avec le temps ; mais il n'y a point de machines assez puissantes pour ébranler l'esprit ferme de sou sage... Les dieux mêmes peuvent être accablés sous les ruines de leurs temples, mais son sage n'en sera pas accablé; ou plutôt s'il en est accablé, il n'est pas possible qu'il en soit blessé... Voilà jusqu'où l'imagination vigoureuse do Sénèque emporte sa foible raison. Mais se peut-il faire que des hommes qui sentent continuellement leurs misères et leurs foiblesses puissent tomber dans des sentiments si fiers et si vains que ceux de cet auteur? Un homme raisonnable peut-il jamais se persuader que sa douleur ne le touche et ne le blesse pas? Et Caton, tout sage et tout fort qu'il étoit, pouvoit-il soutTrir sans quelque inquiétude ou au moins sans quelque distraction, je ne dis pas les injures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui le dépouille et qui le maltraite de coups, mais les piqûres d'une simple mouche?... » (Malebranche, De la Recherche de la vérité, liv. II, 3" partie, chap. iv.) M. Damien, qui rapproche ce passage de celui de La Bruyère {Études sur La Bruyère et Malebranche, p. 08), fait remarquer que Malebranche est revenu cinq fois à la charge contre le stoïcisme. (Voy. encore Recherche de la vérité, 1, 17 ; IV, 10; V, 2 et 4.)
Depuis Montaigne (Essais, I, 36; II, 10-12), la doctrine stoïcienne était fort discutée en divers sens (Descartes, Disc, de la méthode, i" et 3" parties ; Pascal, Pensées, art. VIII, 1; La Fontaine, Fables, XII, 20, etc.).
[5] II est difficile de décider si l'irrésolution rend l'homme plus malheureux que méprisable; de même s'il y a toujours plus d'inconvénient à prendre un mauvais parti, qu'à n'en prendre aucun ^
[6] Un homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs : il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'étoit point, et il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été : il se succède à lui-même. Ne demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses complexions: ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'humeurs. Ne vous trompez-vous point? est-ce Euthycraie que vous abordez? aujourd'hui quelle glace pour vous! hier il vous recherchoit, il vous caressoit, vous donniez de la jalousie à ses amis : vous reconnoît-il bien? dites-lui votre nom * ^.
[7] Méiialque - descend son escalier, ouvre sa porte
* Édition C.
•> Édition G»-.
■1. Le caractère d' Euthycrate ou de Vhomme inégal a pu fournir à Collin d'Harleville l'idée de sa comédie de l'Inconstant. Boileau avait déjà esquissé ce caractère dans sa satire VIII, v. 19 :
Voilà l'homme en effet : il va du blanc au noir ; Il condamne au matin ses sentiments du soir : Importun à tout autre, à soi-même incommode. Il change à tous moments d'esprit comme de mode : Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc, Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc.
2. « Ceci est moins un caractère particulier qu'un recueil de faits de distractions. Ils ne sauroient être en trop grand nombre, s'ils sont agréables ; car, les goûts étant différents, on a à choisir. » {Xote de La Bruyère, ajoutée à la 8*^ édition.) La Bruyère a successivement ajouté au caractère de Ménalque, qui est de la 6* édition, divers détails. (Voyez les
pour sortir, H la referme : il s'aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et venant à mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses ^ S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ce qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tète à la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnoître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille % il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre : on lui perd tout, on lui égare
^ Il H cherche, il fourrage. » (Édit. 6*=.)
Variantes.) Ce caractère est à rapprocher du chap. xiv de Tlaéophraste et du Distrait de Rcgnard. Les principaux traits paraissent avoir été fournis par le comte de Brancas, lequel était mort onze ans avant la publication de cet alinéa dans la 6* édition (1691). « Il est, dit Saint-Simon, célèbre par ses prodigieuses distractions, que La Bruyère a immortalisées dans ses Caractères. » [Mémoires, t. IV, p. 120.) M""^ de Sévigné dit de lui à M"'^ de Grignan : « Vous savez comme Brancas m'aime, il y a trois mois que je n'ai appris de ses nouvelles : cela n'est pas vraisemblable , mais lui il n'est pas vraisemblable aussi. » (Lettre du 18 juillet 1071.) Et en divers endroits de sa correspondance, elle cite divers exemples do ses distractions (10 avril, 13 mai 1071, etc.). Mais d'autres que Brancas, nous le verrons, ont aussi fourni leur contingent.
1. On appelait chausses ou haut-de-chausses, le vêtement d'homme qui allait de la ceinture au genou.
tout %• il demande ses gants, qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenoit le temps de demander son masque lorsqu'elle l'avoit sur son visage. Il entre à l'appartement ^, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche et demeure suspendue : tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l'assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. Il descend du Palais ^, et trouvant au bas du grand degré un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans : le cocher touche* et croit ramener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assied % il se repose, il est chez soi. Le maître arrive : celui-ci se lève pour le recevoir ; il le traite fort civilement, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend la parole : le maître de la maison s'ennuie, et demeure étonné ; Ménalque
* « S'assit. » (Texte de toutes les éditions originales.)