Voyez le Lexique
2. « Sojez on garde contre votre liumcur; c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous, jusqu'à la mort; il entrera dans vos conseils et vous trahira si vous Pécoutez. L'humeur fait perdre les occasions les plus importantes; elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au prciudice des plus grands intérêts; elle fait décider les plus grandes affaires par les plus petites raisons ; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal, foihle, vil, insupportable. Défiez- vous de cet ennemi. » (Fonelon, Télémaque, XVIILl
quefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir ^
[JO] Le commun des hommes va'' de la colère à l'injure. Quelques-uns en usent autrement : ils offensent, et puis ils se fâchent; la surprise où l'on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.
[11] Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire'; la chose la plus prompte et qui se présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.
[12] Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du mondes
[13] Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père 'K
[Hi] Il est difficile qu'un fort malhonnête homme ait assez d'esprit : un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre dans le mauvais
* Les deux alinéas qui précèdent et le suivant sont de la 4" édition, i" « Vont. » (Édit. 4'^^-5^) <= Édition 8^ •* Édition 4^
1. » Il semble que plus Ton est à portée de soulager des malheureux, moins on est touché de leurs misères..., et qu'il suffit de pouvoir tout pour n'être touché de rien. » (Massillon, Petit Carême, le dimanche.)
comme clans le faux : l'on cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se reconnoît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il seroit désirable pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance publique, qu'un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout sentiment.
[15] Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres que l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel : l'on a des chagrins et une bile que l'on ne se connoissoit point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux.
[16] L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n'ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille \
* Cette réflexion, sous la forme actuelle, est de la 2-= édition. On lisait dans la première : « Pénétrant à fond la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis bien plus émerveillé de voir que les milliers d'hommes qui composent une nation se trouvent rassemblés en un même pays pour parler une même langue, vivre sous les mômes lois, convenir
DE L'HOMME. 36i
[17] Il y a d'étranges pères, et dont toute la vie ne semble occupée -^ qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort^
[18] Tout est étranger dans l'humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes. Tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui étoit né gai, paisible, paresseux, magnifique, d'un courage fier et éloigné de toute bassesse : les besoins de la vie, la situation où l'on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir : trop de choses qui sont hors de lui l'altèrent'', le changent, le bouleversent; il n'est point précisément ce qu'il est ou ce qu'il paroît être.
[19] La vie est courte et ennuyeuse : elle se passe toute à désirer. L'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs; on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous éteint : si l'on eût guéri, ce n'étoit que pour désirer plus longtemps -.
* « Et dont toute la vie semble n'être occupée. » (Édit. l«-5«.) •> « Trop de choses sont hors de lui qui l'altèrent. » (Édit. l'''.)
entre eux d'une même coutume, des mêmes usages et d'un même culte, que de voir diverses nations se cantonner sous les différents climats qui leur sont distribués, et se partager sur toutes ces choses. »
1. Les clefs appliquent cette réflexion au duc de Gesvros, « le père le plus dénaturé d'enfants très-honnêtes gens, » selon Saint-Simon (t. II, p. 352.) « Quand on lui parloit du désordre de sa maison, de la folie de ses dépenses, il se mettoit à rire et répondoit qu'il ne le faisoit que pour ruiner ses enfants. Il disoit vrai, et il y réussit complètement. » {Id., ibid.)
2. « ^"ous ne sommes iamais chez nous ; nous sommes tousiours au delà :
[20] Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère : est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, on capitule"'.
[21] Il est si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à tout ce qui est un bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire qui se rend facile devient suspecte ^ L'on comprend à peine, ou que ce qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin que l'on se propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que fort raiement.
[22] L'homme qui dit qu'il n'est pas né heureux pour-
» Édition 8^
la crainte, le désir, l'espérance nous eslanccnt vers l'aduenir, et nous desrobbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est anhnus futuri anxius. » (Montaigne, Essais, I, 3. — La citation latine est de Sénèque, Épitre 08.) — « Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, Tespérancc nous pipe, et de mallieur en malheur, nous mène jusqu'à la mort .. » (Pascal, Pensées, article VIII, "l.) — « Que chacun examine ses pensées, avait encore dit Pascal (article III, 5); il les trouvera toujours occupées au passe et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » (Pascal, Pensées, article 111, 5.) Le poëte Manilius avait dit avant tous ces moralistes : Victiiros agimus semper, nec vivimus unquam. {Aslron., V, 5.)
1. « On capitule. » « On tire plus de services par les promesses que par les présents; car les hommes se mettent en état de mériter ce qu'ils espèrent de nous ; mais ils ne savent gré qu'à eux-mêmes de ce qu'ils reçoivent ; ils le font passer pour une récompense de leurs peines, ou pour un effet de leur industrie. » (Saint-Évremond.)
2. « Cette affaire est si bonne, que nous ne croyons pas possible qu'elle puisse réussir. » (M"'« de Sévigné, lettre du 4 mars 167G.)
roit du moins le devenir par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette dernière ressource".
[23] Quoi que j'aie pu dire ailleurs \ peut-être que les affligés ont tort. Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la pauvreté; peu en échappent; et comme toute disgrâce peut leur arriver, ils devroient être préparés à toute disgrâce '\
[2/i] Les hommes ont tant de peine à s'approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j'avoue que je ne sais par oïl et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les alliances -.
[25] A quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur, l'inhumanité de fermeté, et la fourberie d'esprit.
Les fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps ^
Je me rachèterai toujours fort volontiers d'être fourbe par être stupide et passer pour tel.
* Édition 4'=.
^ Édition 6^
•= M Ceux qui sont fourbes croient aisément que les autres le sont; ils ne peuvent guère être trompés ni tromper. » (Édit. !'■''.)
1 . Voyez le chapitre de la Société, n" 63 : « Combien de belles et inutiles raisons, etc. »
2, « Tous les hommes se haïssent naturellement. Je mets en fait que, s'ils savoient exactement ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le monde. » (Pascal, Pensées.)
3fii DE L'HOMME.
On ne trompe point en bien; la fourberie ajoute la malice au mensonge ^
[26] S'il y avoit moins de dupes, il y auroit moins de ce qu'on appelle des hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de distinction d'avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les autres. Comment voulez-vous q\iErophilc^ à qui le manque de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces et des bienfaits de ceux mêmes qu'il a ou manqué de servir ou désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie ''?
[27] L'on n'entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots à' exploit, de saisie, d'interrogatoire, de promesse, et de plaider contre sa promesse. Est-ce qu'il n'y auroit pas dans le monde la plus petite équité? Seroit-il au contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu'ils doivent *=?
Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole : honte de l'humanité '' !
Otez les passions, l'intérêt, l'injustice, quel calme dans les plus grandes villes! Les besoins et la subsistance n'y font pas le tiers de l'embarras ^
[28] Rien n'engage tant un esprit raisonnable à sup-
•* Ces deux alinéas sont de la 5*^ édition. "• Édition S".
* Édition 4''.
porter tranquillement des parents et des amis les torts qu'ils ont à son égard, que la réflexion qu'il fait sur les vices de l'humanité, et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que leur intérêt. Comme il connoît leur portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité. Il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu ; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une pareille indulgence K
[29] Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l'idée seule nous enlève et nous transporte : s'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu'on ne l'eût pensé, on en jouit moins que l'on n'aspire '' encore à de plus grands-.
[30] Il y a des maux effroyables et d'horribles malheurs où l'on n'ose penser, et dont la seule vue fait frémir : s'il arrive que l'on y tombe, l'on se trouve des ressources que l'on ne se connoissoit point, l'on se roidit contre son infortune, et l'on fait mieux qu'on ne l'espéroit.
* Dans les éditions 5» et suivantes, on lit : « Que l'on aspire. » Voyez sur cette leçon le Lexique, art. Comparatif non suivi de ne.
1. « Le monde est médisant, vain, léger, envieux : le fuir est très-bien fait, le servir encore mieux. » (Voltaire.)
2. « Quoy que ce soit qui tumbc en nostre cognoissance et iouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfaict pas, et allons beeant aprcz les choses aduenir et incogneues, d'autant que les présentes ne nous saoulent point ; non pas, à mon aduis, qu'elles n'ayent assez de quoy nous saouler, mais c'est que nous les saisissons d'une prinsc malade et desreglée. >; (Montaigne, Essais, I, 53.)
[31] Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite, qu'un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte -'.
[32] Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite ensuite sur ce qui pourroit me faire connoître qu'ils se feroient alors une plus grande affaire de leur établissement qu'ils ne s'en font dans l'état où sont les choses ''.
[33] Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre K L'un revient à l'autre.
[3/i] Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent moins, que leur propre vie.
[35] Irène se transporte à grands frais en Épidaure -, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit. Elle lui
* Édition 4''.
'' Éditiou 5^
1. « La vie est courte... ; c'est la consolation des misérables et la douleur des gens heureux. » (M"'* de Sévigné, lettre du Ib décembre 1685.)