Mortem tiniere crudelius est quam mori
(PuBLius Syrds.) « Le but de nostre carrière, cest la mort ; c'est rohject nécessaire de nostre visée; si elle nous effraye, comment est-il possible d'aller en pas n'avantsans fiebvre? » (Montaigne, Essais, I, 19.)
[37] L'inquiétude, la crainte, l'abattement n'éloignent pas la mort, au contraire : je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, qui sont mortels.
[38] Ce qu'il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain : c'est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de l'infini et de ce qu'on appelle éternité \
[39] Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse qui n'est plus et ne reviendra point, la caducité suivra, qui nous fera regretter l'âge viril où nous sommes encore, et que nous n'estimons pas assez.
[AO] L'on craint la vieillesse, que l'on n'est pas sûr de pouvoir atteindre.
[41] L'on espère de vieillir, et l'on craint la vieillesse; c'est-à-dire l'on aime la vie, et l'on fuit la mort''.
[/i2] C'est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre " ^
^ Édition 5*" •" Édition tf.
•= Édition G""
1. « La mort est plus aiscc à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. » (Pascal, Pensées.) — « Nous troublons la vie, par le soing de la mort; et la mort, par le soing de la vie : l'une nous ennuyé, l'autre nous cITraye. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons,
[43] Si de tous les hommes les uns mouroient, les autres non, ce seroit une désolante afïliction que de mourir \
[hli] Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent *>.
[lib] A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fm k la vieillesse.
La mort qui prévient la caducité arrive plus k propos que celle qui la termine '^.
[46] Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu, ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.
[47] La vie est un sommeil * : les vieillards sont ceux dont le sommeil a été plus long; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. S'ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent souvent
» Édition 5».
•'Édition 5«.
' Ces deux alinéas sont de la 5* édition.
c'est chose trop momentanée; un quart d'heure de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas de préceptes particuliers : à dire vray, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d'avoir la mort toujours devant les yeulx, de la preveoir et considérer avant le temps, et nous donne, aprez, les règles et les précautions pour prouveoir à ce que cette prévoyance et cette pensée ne nous blece : ainsi fout les médecins qui nous jectent aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art. » (Montaigne, Essais, III, 12.)
1. « La vie est un songe un peu moins inconstant. » (Pascal, Pensées.)
ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des autres; ils confondent leurs différents âges, ils n'y voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu. Us ont eu un songe confus, informe ', et sans aucune suite; ils sentent néanmoins, comme ceux qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps''.
[âS] 11 n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre ".
[h9] Il y a un temps où la raison n'est pas encore, où l'on ne vit que par instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle est formée, et où elle pourroit agir, si elle n'étoit pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devroit produire; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine, qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la vie de l'homme.
[50] Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent
^ La 9'^ édition porte : « uniforme, » ce qui est probablement une faute d'impression.
'* Édition 5^ = Cet alinéa et les douze suivants sont de la 4* édition.
DE L'IIOMIME. 374
facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très-petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.
[51] Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
[52] Le caractère de l'enfance paroît unique; les mœurs, dans cet âge, sont assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence : elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à euxmêmes.
[53] Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire, c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchantés; que bien que seuls, ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire; qu'ils parlent aux rois ^ et aux plus grands princes ;
» « Au roi. » (Édit. 4«-6^)
qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable; et, ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur propre félicité.
[54] Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables : on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.
L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit foible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer*.
[55] La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants, disparoissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la
1. « Quoique vous veilliez sur vous-mêmes pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais aucun défaut en vous : souvent il apercevra jusqu'à vos fautes les plus légères... Saint Augustin nous apprend qu'il avoit remarqué, dès son enfance, la vanité de ses maîtres sur les études. Ce que vous avez de meilleur et de plus pressé à faire, c'est de connoître vous-même vos défauts, aussi bien que l'enfant les connoîtra, et de vous en faire avertir par des amis sincères. D'ordinaire ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien, et se pardonnent tout à eux-mêmes. Cela excite dans les enfants un esprit de critique et de malignité-, de façon que quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne, ils en sont ravis et ne cherchent qu'à la mépriser. » (Fénelon, de l'Éducation des filles, 1087, chap. v.)
symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquée : présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs.
[56] Aux enfants tout paroît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux; aux hommes les choses du monde paroissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits.
[57] Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se dislingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connoissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule "que sur le plaisir.
[58] Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent conséquemment? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres.
[59] C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que
personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent. Ils connoissent si c'est cà tort ou avec raison qu'on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l' impunités
[60] On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet •" pendant tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé.
11 n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise.
[61] Le récit de ses fautes est pénible; on veut les couvrir et en charger quelque autre'' : c'est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.
[62] Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut, et ne sont utiles qu'à ceux qui les font"^.
[63] L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.
[64] Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors, que nous les
' Cet alinéa et les douze précédents sont do la 4* édition.
'' « L'on ne vit point assez... L'on en commet. » (Édit. V.)
•^ « On aime au contraire à les couvrir et à en charger quelque autre. » (Edit. l'*^.) « On aime, etc., et à en charger quelque autre. » (Édit. 3"^.) « On s'efforce au contraire de les couvrir et d'en charger quelque autre. » (Édit. 4*.) La leçon du texte est celle de la 5*= édition et des suivantes.
«' Édition 6«.
ferions par inclination ou par devoir *. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimoit point -.
[65] Les hommes, dans le cœur, veulent être estimés, et ils cachent avec soin l'envie qu'ils ont d'être estimés; parce que les hommes veulent passer pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu % je veux dire l'estime et les louanges ^, ce ne seroit plus être vertueux, mais aimer l'estime et les louanges, ou être vain " : les hommes sont très-vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour tels''.
y [66] Un homme vain trouve son compte à dire du bien
ou du mal de soi ^ : un homme modeste ne parle point de soi".
On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un vice honteux, qu'en ce qu'elle n'ose se
* « La vertu même. » (Édit. 4^-7".)
'' u Comme scroient l'estime et les louanges. » (Édit. 4*^.)
<= « Et être vain. » (Édit. 4*.)
'' Édition i\
' Édition i'.
1. « On ne connoît point assez que c'est la vanité qui donne le branle à la plupart de nos actions. » (Malebranche, Recherche de la vérité, liv. II, 2* partie, chap. vi. — Voyez aussi le chap. vu du même livre.) « La vertu n'iroit pas si loin, si la vanité ne lui tenoit compagnie. » (La Rochefoucauld, Maxime 200.)
2. Allusion au prince de Conti, neveu du grand Condé, qui mourut de la petite vérole en soignant sa fommo atteinte du même mal, et qui en guérit. La princesse était M"'= deBIois, fille légitimée de Louis XIV. (Voyez Journal de Dangeau, t. I, p. 230, 249; M""= de Sévigné, lettre du 24 novembre 1685.)
3. « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler. » (La Rochefoucauld, Maxime 138.)
montrer, et qu'elle se cache souvent sous les apparences de son contraire "^
La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité; elle fait que l'homme vain ne paroît point tel, et se fait valoir au contraire par la vertu opposée au vice qui fait son caractère : c'est un mensonge. La fausse gloire est l'écueil de la vanité; elle nous conduit à vouloir être estimés par des choses qui à la vérité se trouvent en nous, mais qui sont frivoles et indignjes qu'on les relève : c'est une erreur''.
[67] Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts-, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités^. Ainsi l'on se plaint
^ Édition 4'".
^ Édition 4^
1. c( L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres; c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever; et bien qu'il se transforme en mille manières, il n'est jamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité. » (La Rochefoucauld, Maxime 254.)
2. « Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands.» (La Rochefoucauld, Maxime 327.)
3. « C'est vanité, et une vanité indiscrète et ridicule à Montagne de parler avantageusement de lui-même à tout moment. Mais c'est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts ; car si on y prend garde, on verra qu'il ne découvre guère que ceux dont on fait gloire dans le monde à cause de la corruption du siècle ; qu'il s'attribue volontiers ce qui peut le faire passer pour esprit fort, et lui donner l'air cavalier; et afin que par cette franchise simulée de la confession de ses désordres, on le croie plus volontiers dans les choses qu'il dit à son avantage. Il a raison de dire que se priser et se mespriser naissent souuent de pareil air d'arrogance. C'est toujours une marque certaine que l'on est plein de soi-même; et Montagne me paroît encore plus fier et plus vain quand il se blâme que que lorsqu'il se loue, parce que c'est un orgueil insupportable que de tirer vanité de ses défauts au lieu de s'en humilier, » (Malebranche, Becherche de la vérité, liv. II, 3* partie, chap. v; t. l'S p. 328.)
de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement*; l'on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s'il nous accordoit le bel esprit; l'on dit de soi qu'on est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, ou par les dons de l'âme que tout le monde nous connoît ; l'on fait l'aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l'on est guéri de l'ambition; l'on ne rougit point de sa malpropreté, qui n'est qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on n'a d'application que pour les solides et essentielles''. Un homme de guerre aime à dire que c'étoit par trop d'empressement ou par curiosité qu'il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste très-périlleux, sans être de garde ni commandé ; et il ajoute ^ qu'il en fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir; qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience;
* « Et les essentielles. » (Édit. 4*-6''.) ** « Il ajoute même. » (Édit. 4'".)
l."« Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement. » (La Rochefoucauld, n" lxwix.) « Si nous croyons Montagne sur sa parole, nous nous persuaderons que c'étoit un /iomme de nulle rétention, qu'il n'avoit point de gardoire, que la mémoire lui manquoit du tout, mais qu'il ne manquoit point de sens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. » (Malebranche, Becherche de la vérité, II, 3, 5.) — « Et si ie suis homme de quelque leçon, ie suis homme de nulle rétention. » (Montaigne, II, 10.) — « le m'en vois escorniflant par cy par là des liures les sentences qui me plaisent, non pour les garder (car ie n'ay point de gardoire...). » Liv. I, 24. — « La mémoire me manque du tout. » (II, 17, etc., etc.)
378 DK L'HOMME.
que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point ; qui par l'étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de tous les événements; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières règles ont été faites ; qui est détourné, par les grandes choses qu'il fait, des belles ou des agréables qu'il pourroit lire, et qui au contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions : un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se commettre, qu'il ne connoît aucun livre, et qu'il ne lit jamais ^^
[68] On veut quelquefois cacher ses foibles, ou en diminuer l'opinion par l'aveu libre que l'on en fait-. Tel dit : « Je suis ignorant, » qui ne sait rien; un homme dit : u Je suis vieux, » il passe soixante ans ; un autre encore : (( Je ne suis pas riche, » et il est pauvre''.
[69] La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit l'homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu'on appelle humilité. L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même : la mo-
1. Allusion, selon les clefs, à Louvois. Voyez, au tome II, le Discours lie réception à l'Académie.
2. « Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux. » (Pascal, Pensées.)
destie ne tend qu'à faire que personne n'en souffre; elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir extérieurement avec les autres comme s'il n'étoit pas vrai qu'il les compte pour rien'\
[70] Le monde est plein de gens qui, faisant '' intérieurement'' et par habitude la comparaison d'eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de leur propre mérite, et agissent conséquemment.
[71] Vous dites qu'il faut être modeste^; les gens bien nés ne demandent pas mieux : faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.
De même l'on dit : « Il faut avoir des habits modestes. » Les personnes de mérite ne désirent rien davantage ; mais le monde veut de la parure, on lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre. Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une riche étoffe * ; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix.
* Édition 4^
i" M Qui faisans... » (Texte des éditions 7«-9«.)
= « Extcrieurement » (dans toutes les éditions postérieures à la 5"^). Faute d'impression évidente.
•' « Vous dites : Il faut être modeste. » (Kdit. 4*.)
1. i( Pourquoy, estimant un homme, l'estimez-vous tout enveloppé et empacquetc? C'est le prix de l'espee que vous cherchez, non de la gaine : vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous Tavez dépouillée. Il le faut juger par luy-mesme, non par ses atours; et comme dict trèsplaisamment un ancien : Sçavez-vous pourquoy vous l'estimez grand? vous y comptez la haulteur de ses patins. » (Montaigne, Essais. I, 42.)
380 Dli L'HOMME.
11 y a des endroits où il faut se faire voir : un galon d'or plus large ou plus étroit vous fait entrer ou refuser \
[72] Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas : une personne modeste n'a point cette délicatesse*.
[73] Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge, aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou que l'on ne rit que pour s'en moquer''.
[7A] D'où vient quAlcippe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors d'une portière *= de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à pied : il doit, dans les règles, ne me pas voir, N'est-ce point pour être lui-même dans un même fond- avec un grand''?
[75] L'on est si rempli de soi-même, que tout s'y rapporte; l'on aime à être vu, à être montré, à être salué,
' Ces deux alinéas sont do la 4* édition.
^ Édition 4^
■^ « Et jette son corps hors d'une portière. » (Édit. 4'.)
1. « Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres. » (La Rochefoucauld, Maxime 34.)