‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 121 sur 141 · Les mortiers des présidents de parlement · texte numérisé non relu

Les mortiers des présidents de parlement

4. Les masses qu'on portait dans les cérémonies devant les chanceliers et qui étaient figurées dans leurs armes.

blesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes, et compensées l'une par l'autre en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes conditions. Les hommes, d'ailleurs, qui tous savent le fort et le foible les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le devoir faire, connoissent ceux qui leur sont égaux, sentent la supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu'ils ont sur quelques autres; et de là naissent entre eux ou la familiarité, ou le respect et la déférence, ou la fierté et le mépris. De cette source vient que, dans les endroits publics et où le monde se rassemble, on se trouve à tous moments entre celui que l'on cherche à aborder ou à saluer, et cet autre que l'on feint de ne pas connoître, et dont l'on veut encore moins se laisser joindre; que l'on se fait honneur de l'un, et qu'on a honte de l'autre ; qu'il arrive même que celui dont vous vous faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est embarrassé de vous, et qui vous quitte; et que le même est souvent celui qui rougit d'autrui, et dont oa rougit, qui dédaigne ici, et qui là est dédaigné. Il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise. Quelle misère ! et puisqu'il est vrai que dans un si étrange commerce, ce que l'on pense gagner d'un côté, on le perd de l'autre, ne reviendroit-il pas au même de renoncer à toute hauteur et à toute fierté, qui convient si peu aux foibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui, avec l'avantage de n'être jamais mortifiés, nous procureroit un aussi grand bien que celui de ne mortifier personne^?

* Édition i".

no DE L'HOMME.

[132] Bien loin de s'effrayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie*. Elle convient à tout le monde ; la pratique eu est utile à tous les âges, à tous les sexes et à toutes les condi-tions ; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.

[133] Les hommes en un même jour ouvrent leur âme à de petites joies, et se laissent dominer par de petits chagrins ; rien n'est plus inégal et moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde précisément que ce qu'elles valent.

[13ii] II est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu'un homme modeste qui se croie trop malheureux.

[135] Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre m'empêche de m'estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me manque.

[136" Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute, et d'a^oir quelque chose à se reprocher -.

1. L'on ne peut plus entendre que celle qui est dépendante de la religion chrétienne. {Note de La Bruyère.)

2. K 11 faut demeurer d'accord, à l'honneur de la vertu, que les plus

[137] La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance ; leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements ; ils se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment *.

[138] J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire que de faii-e ou de dire ce qu'il faut. On se propose fermement, dans une affaire qu'on négocie, de taire une certaine chose, et ensuite ou par passion ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de l'entretien, c'est la première qui échappe-''-.

[139] Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu'ils se font un mérite,

'•' Édition 7^

grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes. » (La Rochefoucauld, Mamme clxxxiii.)

\. Peut-être y a-t-il ici une allusion à la fable x du livre VI de La Fontaine : le Lièvre et la Tortue.

2. « Un homme sera capable des plus grandes vues, de concevoir, digérer et ordonner un grand dessein. Il passe à l'exécution et il échoue, parce qu'il se dégoûte, qu'il est rebuté des obstacles mêmes qu'il avait prévus et dont il voyait les ressources. On le reconnaît d'ailleurs pour un homme de beaucoup d'esprit, et ce n'est pas en effet par là qu'il a manqué. Ou est étonné de sa conduite, parce qu'on ignore qu'il est léger et incapable de suite dans le caractère ; qu'il n'a que des accès d'ambition qui cèdent à une paresse naturelle ; qu'il est incapable d'une volonté forte à laquelle peu de choses résistent, même pour les gens bornés; et qu'enfin il n'a pas le caractère de son esprit. Sans marquer d'esprit, on manque à son esprit par légèreté, par passion, par timidité. » (Duclos, Considérations sur les mœurs.)

OU plutôt une vanité, de s'empresser pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur état ni à leur caractère ^

[ihO] La différence d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un visage".

[1/iij Tclèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne présume d'en avoir : il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans ce qu'il médite et ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il a d'esprit ; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue : ce raisonnement est juste. 11 a comme une barrière qui le ferme, et qui devroit l'avertir de s'arrêter en deçà; mais il passe outre, il se jette hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit foible, et se montre par cet endroit; il parle de ce qu'il ne sait point, et"" de ce qu'il sait mal ; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa portée; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand ou du merveilleux ; on voit clairement ce qu'il n'est pas, et il faut deviner ce qu'il est en effet. C'est un homme qui ne se mesure point, qui ne se connoit point; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre, et qui est le sien=.

' Edition 4S

■• '( Ou, » (Édit. S-'-S^)

1. On peut rapprocher de cette pensée celle qui se trouve plus haut, au u" 1U4.

[l/»2] L'homme du meilleur esprit est inégal ; il souffre des accroissements et des diminutions; il entre en verve, mais il en sort : alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chantet-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix revienne?

Le sot est automate^, il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité ; il est uniforme, il ne se dément point : qui l'a vu une fois, l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie; c'est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui sifile : il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paroît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle ne s'exerce point, elle se repose ^

[143] Le sot ne meurt point : ou si cela lui arrive selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu'il gagne à mourir, et que dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre. Son âme alors pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce qu'elle ne faisoit point; elle se trouve dégagée d'une masse de chair où elle étoit comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui fût digne d'elle : je dirois presque qu'elle rougit de son propre corps et de ses organes bruts ^ et imparfaits auxquels elle

' Ces deux alinéas sont de la 5^ édition.

^ Dans les éditions originales on lit : brutes. C'était encore l'orthographe de Voltaire.

1. Allusion à la théorie de Descartes sur les bêtes, qui n'étaient, selon lui, que des automates dépourvus de sensibilité comme d'intelligence.

s'est vue attachée si longtemps, et dont elle n'a pu faire qu'un sot ou qu'un stupide ; elle va d'égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d'esprit. L'âme d'^/am* ne se démêle plus d'avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal et de Lingendes^* -.

[llih] La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les mœurs ou dans la conduite, n'est pas ainsi nommée parce qu'elle est feinte, mais parce qu'en effet elle s'exerce sur des choses et en des occasions qui n'en méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n'est telle, au contraire, que parce qu'elle est feinte ou affectée :

" Alinéa ajouté dans la 6* édition.

1. Alain, nom de paysan niais, de valet imbécile, comme celui de VEcole des Femmes.

2, La plupart des commentateurs, jusques et y compris Walckenaer, ont cru qu'il était fait ici allusion à Jean de Lingendes, évêque de Màcon, ne on 159d. — ]M. Jacquinet {Des prédicateurs du xvii* siècle avant Bossuet, p. 257 et suiv.) a parfaitement établi qu'il s'agit, non de Jean, mais de Claude de Lingendes, né en 1595, mort en 1660. Ce dernier, membre de la Compagnie de Jésus, avait bien plus de renom, comme prédicateur, que le précédent ; le père Rapin, dans ses Réflexions sur l'éloquence (1672), le proclamait « le plus parfait prédicateur du siècle,» et après avoir mis à part les vivants, dont par réserve il ne voulait rien dire ; ce jugement pourrait paraître suspect, venant d'un autre membre de la Compagnie de Jésus, mais il est pleinement confirmé par M. Jacquinet, qui consacre à Claude de Lingendes une des plus intéressantes études de son savant livre (p. 217-259). En terminant cette étude, il cite le passage de La Bruyère, mais ne peut s'empêcher de s'étonner de voir le nom de Lingendes à côté des grands noms qui ont été cités. Voici comment il explique cette mention « Peut-être à ces âmes de capitaine, de politique, de géomètre grand écrivain, dont le sot est devenu l'égal, le satirique a-t-il voulu, pour achever la triomphante métamorphose de cet Alain, si muet pendant sa vie, ajouter une âme d'orateur, et n'a-t-il introduit Lingendes après Condé, Richelieu et Pascal que faute de mioux, parce que, écrivant en 1088, à côté de Bossuet, de Bourdaloue et de Fénclon, à la veille des débuts de Massillon, il ne trouvait parmi les contemporains disparus aucun représentant plus accrédité de l'éloquence que le célèbre jésuite. »

c'est Emilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas de peur; c'est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d'une souris % ou qui veut aimer les violettes et s'évanouit'' aux tubéreuses'.

[145] Qui oseroit se promettre de contenter les hommes? \.\\ prince, quelque bon et quelque puissant qu'il fût, voudroit-il l'entreprendre? qu'il l'essaye. Qu'il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs^: qu'il ouvre son palais à ses courtisans; qu'il les admette jusque dans son domestique ; que, dans des lieux dont la vue seule est un spectacle-, il leur fasse voir d'autres spectacles; qu'il leur donne le choix des jeux, des concerts et de tous les rafraîchissements, qu'il y ajoute une chère splendide et une entière liberté; qu'il entre avec eux en société des mêmes amusements; que le grand homme devienne aimable, et que le héros soit humain et familier : il n'aura pas assez fait. Les hommes s'ennuient enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements : ils déserteroient la table des Dieux, et le nectar avec le temps leur devient insipide. Ils n'hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse : leur goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l'affectation qu'on auroit à les satisfaire, et d'une dépense toute royale que l'on feroit pour y réussir ; il s'y mêle de la malignité, qui va jusques

^ <( D'un chat. » (Édit. 4«.)

1» « S'évanouir. » (Édk. 4«-6^)

"= Édition ¥.

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