‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 127 sur 141 · Voyez le Lexique au mot Feindre · texte numérisé non relu

Voyez le Lexique au mot Feindre

430 r)ES JUGEMENTS.

fait bien penser, bien juger, bien pailer et bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.

Il faut très-peu de fonds pour la politesse dans les manières; il en faut beaucoup pour celle de l'esprit.

[10] (( Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d' affaires; je ne lui confierois l'état de ma garderobe; » et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu^ étoient savants : étoient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? « Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Et en efl'et, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parloit grec, et par cette raison étoit philosophe. Les Bignons, les Lamoignonsétoient de purs grimauds : qui en peut douter? ils savoient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, au sage, au judicieux Antonin, de dire qa alors les pciqjïes seraient heureux, si l'empereur philosophoit, ou si le philosophe ou le grimaud venoit à Vempire^^ l

\. Ossat : le cardinal d'Ossat (1536-1004), qui devint diplomate et homme d'État, enseigna d'abord la rhétorique et la philosophie dans l'Université de Paris. — Ximénès : le cardinal Ximénès (1437-1517), avant d'être ministre de Charles-Quint, avait publié plusieurs ouvrages d'Aristote, fondé l'Université d'Alcala et provoqué la publication d'une Bible ■polyglotte. — Richelieu : le cardinal de Richelieu ne fut pas seulement un homme d'État ; il a écrit des ouvrages de théologie, fondé l'Académie française et se piquait même de composer des tragédies,

2. BiGNONS, Lamoignons : noms de plusieurs magistrats amis des lettres. On cite, entre autres : 1° Jérôme Bignon, conseiller au Parlement, grand maître de la bibliothèque du roi, auteur de plusieurs publications savantes, mort en 1G50; son fils, Jérôme Bignon, avocat général au Parlement, conseiller d'État, maître de la librairie du roi ; son petit-fils, l'abbé Bignon, bibliothécaire du roi, membre de l'Académie française et de l'Académie des Inscriptions; 2» Guillaume de Lamoignon, premier président, mort en 1077; François de Lamoignon, président à mortier, ami de Racine et de Boileau, mort en 1709.

3. Celte pensée était souvent répétée par Marc-Aurèle (que La Bruyère

Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues sont anciennes ou nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés sont d'un bon ou d'un mauvais goût*. Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort de la grecque et de la latine, seroit-on pédant, quelques siècles après qu'on ne la parleroit plus, pour lire Molière ou La Fontaine'*?

Ces deux alinéas sont de la 5® édition.

appelle Antonin, parce qu'il était un des empereurs désignés de ce nom) ; mais elle est de Platon [République, liv. VII).

1. Ces protestations de La Bruyère en faveur des lettres classiques n'étaient pas sans opportunité, même au xvn« siècle. Alors, comme aujourd'hui, elles rencontraient des adversaires qui les considéraient comme des superfluités. On peut voir, à ce sujet, dans une lettre de Saint-Évremond à M. le comte d'Olonne (1656, OEuvres choisies, édition Gidel, p. 144), une curieuse discussion qui s'éleva entre deux seigneurs à l'occasion de l'abdication de la reine de Suède. Selon l'un de ces seigneurs, si Christine avait perdu son royaume, c'est parce qu'elle avait été une savante. Et comme son interlocuteur lui citait des princes savants, Alexandre, César et Coudé : « Vous nous eu contez bien, s'écrioit-il, avec votre César et votre Alexandre. Je ne sais s'ils étoient savants ou ignorants. Il ne m'importe guère. Mais je sais que de mon temps on ne faisoit étudier les gentilshommes que pour être d'église ; encore se contentoient-ils le plus souvent du latin de leur bréviaire. Ceux qu'on destinoit à la cour ou à l'armée, alloient honnêtement à Tacadémie. Ils apprcnoient à monter à cheval, à faire des armes, à jouer du luth, à voltiger, un peu de mathématiques; et c'étoit tout. Vous aviez en France mille beaux gens d'armes, galants hommes. C'est ainsi que se formoient les Thermes et les Bellegardes. Du latin! de mon temps du latin ! Un gentilhomme en eût été déshonoré. Je connois les grandes qualités de M. le Prince (Condé), et suis son serviteur ; mais je vous dirai que le dernier connétable de Montmorency a su maintenir son crédit dans les provinces, et sa considération à la cour, sans savoir lire. Peu de latin, vous dis-je, et de bon frauçois. »

[20] Je nomme Eun/pyîc, et vous dites : (( C'est un bel esprit. » Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre : « Il est charpentier; » et de celui qui refait un mur : « 11 est maçon. » Je vous demande quel est l'atelier où travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est son enseigne? à quel habit le reconnoît-on? quels sont ses outils? est-ce le coin ? sont-ce le marteau ou l'enclume? où fend-il, où cogne-t-il son ouvrage? où l'expose- t-il en vente? Un ouvrier se pique d'être ouvrier : Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel, vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture, une âme vile et mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauroient s'appliquer sérieusement; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit ='. ^'e dites-vous pas encore du savantasse : « 11 est bel esprit, » et ainsi du mauvais poëte? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable : vous voilà donc un bel esprit : ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom pour une injure, continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres **.

[21] Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, d'imprimeur, d'imprimerie; qu'on ne se hasarde plus de me dire : « Vous écrivez si bien, Antis-

' « C'est un homme sage et qui a de l'esprit, autrement ua homme de mérite, que vous appelez un Lel esprit. » (Édit. 6«.) '' Édition 0«.

thèiWl continuez d'écrire; ne verrons-nous point de vous un in-folio? traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi , méthodique, qui n'ait point de fin; » ils devroient ajouter : « et nul cours. » Je renonce à tout ce qui a été, qui est et qui sera livre. Bêrylle tombe en syncope à la vue d'un chat, et moi à la vue d'un livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plumes, après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, dites-vous, et beaucoup de gloire : dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert à rien. Ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le vil praticien * grossit son mémoire % se fait rembourser des frais qu'il n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme rouge^ ou feidlle-tnorte'^ devient commis, et bientôt plus riche que son maître; il le laisse dans la roture, et avec de l'argent il devient noble. B*** s'enri-

^ « Démocrite. » (Édit. 5".)

^ « Un homme jaune. » (Édit. 5*.)

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