Voyez de la Cour, % 74. (Plus haut, p
DES JUGEiAIENTS. 4';5
la réussite : il s'en faut peu que le crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur ^ ne tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise, que celle que le succès ne sauroit justifier ^.
[11/i] Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité ; ils en parlent avec intérêt; il leur plaît même par la hardiesse ou par la nouveauté que l'on lui impute; ils y sont déjà accoutumés, et n'en attendent que le succès, lorsque venant au contraire à avorter, ils décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il étoit téméraire et ne pouvoit réussir "-.
[115] Il y a de tels projets, d'un si grand éclat et d'une conséquence si vaste, qui font parler les hommes
" « Loué comme la vertu, et môme que le bonheur... » (Édit. 4''-6<=.)
1. Cet alinéa, ainsi que presque tous ceux qui suivent, jusqu'à la fin du chapitre des Jugements, a paru être une allusion à la révolution qui plaça sur le trône d'Angleterre Guillaume de Nassau, prince d'Orange, stathouder de Hollande (1C88). Cet événement, qui était un échec pour Louis XIV et pour le catholicisme, ne pouvait être jugé froidement par La Bruyère.
2. Cet alinéa paraît être une allusion , non à l'entreprise du prince d'Orange, qui réussit, mais à la tentative des Français en Irlande, à laquelle fût mêlé Lauzun (voyez plus haut, p. 329) , dont l'échec tint en grande partie à Tincapacité de Jacques II. — A propos de tous ces événements, qui du reste se tiennent, Bussy-Rabutin écrivait au marquis de Termes : « L'Angleterre nous va donner une grande scène, monsieur. Quand les têtes couronnées en sont les acteurs, les spectateurs en sont plus attentifs. Si le roi d'Angleterre réussit, ce sera un héros pour le monde et pour le ciel. Si le prince d'Orange demeure le maître, il n'en sera pas de même. Les hommes ne jugent aujourd'hui des grands desseins que par le succès. » (Lettre du 29 octobre 1G88.)
si longtemps, qui font tant espérer ou tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame : le moindre mal pour lui est de la manquer".
[116] Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses fins : si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part ; et où manque la prudence, trouvez la grandeur, si vous le pouvez b.
[117] Un ennemi est mort ^ qui étoit à la tète d'une armée formidable, destinée à passer le Rhin; il savoit la guerre, et son expérience pouvoit être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux, et dont l'aversion devient populaire : ce n'est point précisément par les progrès qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix du peuple éclate à leur
" Cet alinéa et les cinq qui précèdent sont de la 4" édition.
1. Cet ennemi est Charles V, duc de Lorraine, commandant en chef des armées de l'empereur, qui mourut à l'entrée de la campagne de 1090. On dit qu'à la nouvelle de sa mort, Louis XIV aurait prononcé ces paroles : « J'ai perdu le plus grand, le plus sage et le plus généj-eux de mes ennemis. »
mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, dès que l'on murmure clans les places que la terre enfin en est délivrée''^
[118] « 0 temps! ô mœurs M s' écv'ie Heraclite, à malheureux siècle ! siècle rempli de mauvais exemples où la vertu souffre, où le crime domine, où il triomphe ! » Je veux être un Lycaon, un jEgiste^; l'occasionne peut être meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de prospérer. Un homme * dit : u Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses États '', » et comme il l'a dit, il l'a fait. Ce qu'il devoit appréhender, c'étoit le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais ils tiennent pour lui ; ils lui ont presque dit : « Passez la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie; qu'il n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous ; nous sommes las de ces distinctions : apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer,
" Édition 6^
^ « Et de son État. » (Edit. 5«-7^)
1. Allusion aux démonstrations de joie que fit éclater, peu après la mort du duc de Lorraine, la fausse nouvelle de la mort de Guillaume III. (Voyez plus haut, p. 320.)
2. « 0 temporal o mores l» début delà première Catilinaire de Cicéron.
3. Lycaon, roi d'Arcadie, qui égorgeait ses hôtes, et que Jupiter changea en loup; Eyisthe, fils de Thyeste et meurtier d'Agamemnon.
4. Il n'est pas douteux qu'il ne s'agisse ici du prince d'Orange, qui détrôna son beau-père Jacques II.
se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre de nous que nous d'eux et de leur puissance. » Qui pourroit voir des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille? Il n'y a point de charges qui n'aient leurs privilèges; il n'y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les défendre : la dignité royale seule n'a plus de privilèges ; les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras à une famille malheureuse ^ Tous les autres se liguent comme pour se venger de lui, et de l'appui qu'il donne à une cause qui leur est commune. L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de l'honneur, de la religion et de leur État; est-ce assez? à leur intérêt personnel et domestique : il y va, je ne dis pas de leur élection, mais de leur succession, de leurs droits comme héréditaires; enfin dans tous l'homme l'emporte sur le souverain. Un prince délivroit l'Europe, se délivroit luimême d'un fatal ennemi, alloit jouir de la gloire d'avoir détruit un grand empire : il la néglige pour une guerre douteuse-. Ceux qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent; et lorsqu'ils pourroient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la promettent^ 0 pâtres! continue Heraclite, ô rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes! si les événements ne vont point jusqu'à vous, si
1. Louis XIV donna des secours à Jacques II, puis lui offrit l'hospitalité.
2. Léopold I'"', empereur d'Allemagne, qui avait vu, sous son règne , les Turcs envahir deux fois la Hongrie, interrompit une guerre où il était engagé contre eux, et qui ne se termina qu'en 1C99, pour prendre part à la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV, qui lui avait imposé le traité de Nimègue.
3. Allusion au pape Innocent XI, trop peu ami de Louis XIV pour montrer à Jacques 11 l'intérêt qu'un roi catliolique croyait pouvoir attendre du chef de l'Église.
VOUS n'avez point le cœur percé par la malice des hommes, si on * ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à boire l'eau de vos citernes ''.
[119] Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de Vétninence, qui est tout ce que l'on pourroit accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant et la baleine; approchez, hommes, répondez un peu à Bcmocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe: des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? Et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles : Vhomme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de
^ .( Si l'on. » Édit. o'-G''.
^ Édition 5*=.
la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon 1 qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : a Voilà un bon oiseau ; » et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : « C'est un bon lévrier. » Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux ; » et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disoit que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler?» Et si les loups en faisoient de même : « Quels hurlements! quelle boucherie ! » Et si les uns ou les autres ^ vous disoient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez'' déjà, en
" « Les uns et les autres. » (Édit. 6^.) '' « Vous aviez. » (Édit. G«.)
1. Tiercelet, terme de fauconnerie qui désigne les mâles des oiseaux de proie.
DES JUGEMENTS. 48i
animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement; car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes ^ qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs % qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits % enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore où git la gloire; elle aime le remue-ménage^ et elle est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il avoit trouvé le secret de les faire vivre; il leur avoit mis
\. Balles de mousquet.