LA BRUYÈRE MORALISTE
Louis \1V et dans les châteaux de la maison de Condé. Par là, ce philosoplic du xvii" siècle est un précurseur de ceux du xvur. On a dit, non sans raison, que, dans les Caraclhres, il y a le germe des Leltres persanes ; mais il y a plus : on croit quelquefois entendre des protestations plus vives contre Tétat social de l'ancienne monarchie. La Bruyère ne prévoyait pas les républiques de 1792, de 18^8, de 1870; mais il comprenait que le principe de la royauté avait, au xvii* siècle, reçu des coups terribles, et cela de la main des rois eux-mêmes. Selon lui, du jour où Guillaume III avait été reconnu, l'idée de la royauté légitime avait reçu la plus grave atteinte : « Les rois lui avoient presque dit: Passez la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu'un petit seigneur de son château ou un fermier de sa métairie; qu'il n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous; nous sommes las de ces distinctions; apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre de nousqucnousd'euxetdeleurpuissance,))(/)es/itg'er/ien?s,n°li8.) Est-ce La Bruyère, est-ce Rousseau qui a écrit ces lignes : « Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paroit content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne sauroit faire aucun mal ; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands nont point d'âme; celui-là a un bon fonds et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? je ne balance pas, je veux être peuple, » {Des Grands, n° 25.)
ET PEINTRE DE SON ÉPOQUE. xxxiii
Est-ce à dire que La Bruyère puisse être réclamé par les révolutionnaires daujourdhui comme un de leurs ancêtres? Nullement. Tout en détestant les abus de l'ancien régime, il eût réprouvé les excès de la démocratie moderne, car il reconnaissait comme une nécessité et comme une volonté de Dieu l'inégalité des conditions sociales. {Des Esprits for is, n°«/i8et/j9.) Mais il était de ces esprits éclairés dont la vue n"est pas bornée au présent, de ces esprits sages qui appellent de leurs vœux des réformes, pour éviter des révolutions.
Pour la bourgeoisie, il aspirait au partage des honneurs et à rinfluence politique, qui n'était encore qu'une exception :
« Pendant que les grands négligent de rien connoître... et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance,... des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques,... s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. » {Des Grands, n° 2h.)
Pour les paysans, il réclamait le droit de vivre, que ne concédait pas toujours l'obligation d'être taillable et corvéable à merci. Il est en cela de l'avis de Vauban; seulement, comme il est un écrivain et qu'il sait l'effet des contrastes, il a soin d'opposer au portrait du paysan celui de son maître, le gentilhomme de province :
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout briàlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.
« Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent; mais il
x\xiv DU STYLE DE LA BRUYÈRE.
tire l"épéc contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il sera tué.
« Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, qu'il ne changeroit pas contre les masses d'un chancelier. » {De l'Homme, n°^ 128-130.)
Les vices de l'ancienne société française avaient été dénoncés au XVII* siècle par La Fontaine, par Molière, par les prédicateurs, par quelques écrivains humoristiques comme Saint- Évremond. La Bruyère les dépasse tous en hardiesse. 11 a tout dit sur l'ancienne société. Après lui, il ne reste plus qu'à déchaîner les passions : c'est ce que feront trop souvent les philosophes du xyiii*" siècle.