‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 20 sur 141 · LA BRUYÈRE MORALISTE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE MORALISTE

« Tout ce vaste domaine de ramour-proprc, dont La Rochefoucauld recule si loin les limites, était enfin gouverné par un maître. Aucune des passions qui dépendent de lamour-propre n'avait abdiqué, mais toutes avaient senti le frein. Les vices n'étaient plus des scandales, ni les vertus de l'héroïsme. Il n'y avait plus place pour le cardinal de Retz ni pour le président Mole. Sous cette forte discipline d'un jeune roi qui ne voulait pas plus des frondeurs du Parlement que des tuteurs de l'école de Richelieu ou de Mazarin, l'ambition avait dû changer de mœurs en changeant d'objet. L'intérêt avait cessé d'être téméraire et s'était donné des bornes. Quant à l'amour, il était redevenu la galanterie inoffensive, depuis que l'on ne pouvait plus faire sa cour à une duchesse par la guerre civile. Il y avait une sorte de proportion en toutes choses, et la plus grande des sociétés modernes se laissait voir dans ce moment de repos, où il faut prendre le portrait des nations comme des personnes.

(( Ce moment dura près de quarante années, les plus belles peut-être de l'histoire de notre nation, non-seulement par la gloire des lettres et des arts, mais par l'emploi le plus complet de toutes ses facultés : au dedans, par les conquêtes pacifiques de l'unité sur les restes des institutions et des habitudes féodales; au dehors, par des guerres glorieuses qui réunissaient au corps de la France des provinces qui en étaient comme les membres naturels.

« Jamais peintre plus habile n'eut devant lui un modèle plus semblable à lui-même et plus commode. La Rochefoucauld avait vu les emportements des caractères : ses portraits se sentent des fortes impressions qu'il avait reçues de cette violence. La Bruyère voyait les habitudes, et, au lieu de visages échauffés par la passion, agrandis ou rapetisses outre mesure par les événements, des figures au repos, où les passions, devenues des manières d'être de chaque jour, avaient laissé des traces et comme gravé des rides ineffaçables. 11 peignait à loisir et d'une main tranquille, sûr de retrouver le lendemain

ET PEINTRE DE SON ÉPOQUE. xxxi

le modèle de la veille, ni pressé par le temps, ni troublé, comme La Rochefoucauld, par des souvenirs qui avaient pu être des blessures. »

En lisant La Bruyère, il importe de songer toujours à quel moment du siècle il a vécu. Il nest pas un des témoins de la grande époque de Louis XIV; il assiste au commencement de la décadence.

Après la paix de Nimègue, la ligue d'Augsbourg s"est formée contre le dominateur de l'Europe (1686). Si la Bruyère n'a pas vécu assez pour voir le grand roi humilié, à la paix de Ryswick (1G97), rendre une partie de ses conquêtes, et reconnaître Guillaume III comme roi d"x\ngleterre, il a été témoin des souffrances causées à l'intérieur par cette longue série de guerres, de la ruine de la noblesse et de l'industrie; de la scandaleuse fortune des traitants, de la continuité du luxe et des prodigalités du roi; des querelles religieuses, de la révocation de l'édit de Nantes, de la destruction de Port-Royal ; de la mort de Colbert et de Louvois, et de la prétention du roi à gouverner par lui-même avec les plus médiocres ministres; du règne de M'"« de Maintenon qui fut celui de l'hypocrisie, et contre lequel réagissait le cynisme des sociétés comme celles du Temple, qui annonçaient la Régence.

Nous l'avons dit, sous le moraliste il y a l'homme; et de là ses amertumes, de là ses colères contre les scandales ou les abus dont il est le témoin. C'est contre les heureux du jour, contre les puissants, que s'exerce surtout son humeur caustique; et sa sévérité va quelquefois jusqu'au pessimisme. C'est à peine si, dans le chapitre des Biens de fortune, il est question d'autre chose que des richesses acquises par de mauvais moyens.

Dans le chapitre des Grands, on sent à chaque page l'accent d'un homme issu de la « vile bourgeoisie, » comme disait Saint- Simon, l'accent démocratique, comme on dirait aujourd'hui. On est même quelquefois étonné de la hardiesse de langage de cet homme de lettres qui écrivait en plein règne de

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