‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 25 sur 141 · XL DU STYLE DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

XL DU STYLE DE LA BRUYÈRE

siasme : « Je voudrois qu"il me fût permis de crier de toute ma force à ces hommes saints qui ont été autrefois blessés des femmes : Fuyez les femmes, ne les dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur salut. » {Des Femmes, n" /jO.)

Tantôt, par un autre mouvement aussi extraordinaire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, retirez-vous; vous n'êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous lautre tropique. Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère ; montez aux étoiles si vous le pouvez. M'y voilà. Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, etc. » {Des Biens de fortune, n° 35.) C"est dommage peut-être que la morale qui en résulte n'ait pas une importance proportionnée au mouvement qui la prépare.

Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule :

(( Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que Ton fen estime davantage : Ton écarte tout cet attirail qui fest étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat. » {Du Mérite personnel, n° 27.)

« Vous aimez, dans un combat ou pendant un siège, à paroître en cent endroits, pour n'être nulle part; à prévenir les ordres du général, de peur de les suivre, et à chercher les occasions plutôt que de les attendre et les recevoir : votre valeur seroit-elle fausse ? » {Des Jugements, n° 96.)

Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est relevée par une image ou un rapport éloigné, qui frappe l'esprit d'une manière inattendue : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » {Des Jugements, n" 57.) Si La Bruyère avait dit simplement que rien n'est plus rare que l'esprit de discernement, on n'aurait pas trouvé cette réflexion digne d'être écrite.

C'est par des tournures semblables qu'il sait attacher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de neuf pour le fond,

JUGEMENT DE SUARD. XLi

mais qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire :

« Il nest pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur, perde un procès. -.) {De quelques usages, n° 55.)

« C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture, et de n'y être pas gentilhomme. » {De la Cour, n° 21.)

Il emploie la même finesse de tour dans le portrait d'un fat, lorsqu'il dit : u Iphis met du rouge, mais rarement; il n'en fait pas habitude, » {De la Mode, n° ll\.)

Il serait difficile de n'être pas vivement frappé du tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée suivante, malheureusement aussi vraie que profonde : « Un grand dit de Timagène, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe. Je ne vous demande pas que vous répliquiez quil est homme d'esprit; osez seulement penser qu'il n'est pas un sot. » {De la Cour, n° 78.)

C'est dans les portraits surtout que La Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent. Il interroge; il a l'air de sortir d'une méditation profonde ; il met en scène les personnages qu'il veut peindre ; il se met lui-même en scène avec eux. Il est presque toujours dramatique.

Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie pour peindre ses Caractères que la forme d'énumération ou de description. En admirant beaucoup l'écrivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter, ou si quelquefois il procède comme lui par énumération, il sait ranimer cette forme languissante par un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.

Relisez les portraits du riche et du pauvre : « Giton a le teint frais, le visage plein, la démarche ferme, etc. Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, etc. » {Des Biens de fortune, n» 83.) Et voyez comment ces mots, il est riche, il est pauvre, rejetés à la fin des deux portraits, frappent comme deux coups de lumière, qui, en se réfléchissant sur les traits qui pré-

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