‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 26 sur 141 · DU STYLE DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

DU STYLE DE LA BRUYÈRE

cèdent, y répandent un nouveau jour, et leur donnent un effet extraordinaire.

Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint ce vieillard presque mourant, qui a la manie de planter, de bâtir, de faire des projets pour un avenir qu'il ne verra point! « 11 fait bâtir une maison de pierres de taille, raflcrmic dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fm. 11 se promène tous les jours dans ses ateliers sur les bras d'un valet qui le soulage. 11 montre à ses amis ce qu'il a fait, et leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit, car il n'en a point; ni pour ses héritiers, personnes viles et qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain ! » {De l'Homme, n° I2l\.)

Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable, comme un fragment imparfaitement trouvé par hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit,... Artémce s'approprie vos sentiments; elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit; vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive; elle oublie les traits où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. » {Des Jugements, n» 28.)

Comment donnera-t-il plus de saillie aux ridicules d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la faiblesse et les incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop molle? Il en fait un apologue. C'est Irène qui va au temple d'Épidaure consulter Esculape. D'abord elle se plaint qu'elle est fatiguée : le dieu prononce- que cela arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. « Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau... Ma vue s'affjiblit, dit Irène : prenez des lunettes, dit Esculape. Je m'affoiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis

JUGEMENT DE SUARD. xliii

ni si forte ni si saine que je l'ai été : c'est, dit le dieu, que vous vieillissez. Mais quel moyen de guérir de cette langueur? Le plMS court, Irène, c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre aïeule. » {De VHomme, n" 35.) A ce dialogue, d'une tournure naïve et originale, substituez une simple description à la manière de Théophraste, et vous verrez comment la même pensée peut paraître commune ou piquante, suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou moins intéressés par les idées et les sentiments accessoires dont l'écrivain a su l'embellir.

La Bruyère emploie souvent cette forme d'apologue, et presque toujours avec autant d'esprit que de goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi parfait que l'histoire d'ÉMiRE. {Des Femmes, n° 81.) C'est un petit roman plein de finesse, de grâce et même d'intérêt.

Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer ; c'est encore par un choix d'expressions vives, figurées, pittoresques ; c'est surtout par ces heureuses alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains, dans une langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome étranger.

« Tout excellent écrivain est excellent peintre, » dit La Bruyère lui-même ^ et il le prouve dans tout le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau, tout y parle à l'imagination : « La véritable grandeur se laisse toucher et manier... elle SE COURBE par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel. » {Du Mérite personnel, n" 1x2.)

1. Suard cite ici la pensée, non les expressions de La Bru3ère. On lit dans le chapitre des Ouvrages de Vesprit, n" 14 : « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et leurs images; il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement. »

XLiv DU STYLE DE LA BRUYÈRE.

u 11 n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus subitement un liomme à la mode et qui soulî:ve davantage que le grand jeu. » {De la Mode, n» 7.)

Veut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un avis sur un ouvrage, avant de savoir le jugement du public : « Ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être portés par LA FOULE et entraînés par la multitude. » {Des Ouvrages de Vespril, n» 21.)

Veut-il tourner en ridicule la manie du fleuriste ; il vous le montre plaisté et qui a pris racine devant ses tulipes. {De la Mode, n" 2.) Il en fait un arbre de son jardin. Cette figure hardie est piquante, surtout par l'analogie des objets.

« Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise. » {De l'Homme, n" 60.) C'est une figure heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation le sentiment qu'on veut exprimer.

L'énergie de l'expression dépend de la force avec laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi La Bruyère, s'élevant contre l'usage des serments, dit : « Un honnête homme qui dit oui et non, mérite d'être cru : son caractère jure pour lui. » {De la Société, n" 10.)

Il est d'autres figures de style, d'un effet moins frappant, parce que les rapports qu'elles expriment demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'attention dans l'esprit : je n'en citerai qu'un exemple :

(( Il y a dans quelques femmes un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie. » {Des Femmes, n» 2.)

Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées fines et délicates, qui doit, ce me semble, plaire d'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus exercé.

En parlant de ces artifices de toilette, par lesquels les femmes gâtent souvent leurs grâces naturelles, il dit : « Ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins. » Il faut un peu d'attention pour saisir la finesse de cette tournure.

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