LES MŒURS DE CE SIÈCLE
Admoaere volaimus, non mordere ; prodesse non lasdere ; consulere moribus hominum , non officere'.
Érasme.
Je rends au public ce qu'il m'a prèté^; j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage : il est juste que l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et s'il se connoît quelquesuns des défauts que je touche, s'en corriger. C'est
Historique dd texte. — ' Cette préface du livre des Caractères se réduisait, dans les trois premières éditions, aux deux premières et aux trois dernières phrases {depuis : Je rends au public... jusqu'à s'en corriger; et depuis : Ce ne sont point des maximes que j'aie voulu écrire... jusqu'à la fin, p. 6-7). Elle s'est formée d'additions et de remaniements successifs, et n'a reçu sa forme définitive que dans la 8e édition : La Bruyère a cru alors devoir revenir ici sur quelques points du Discours sur Tliéophraste et du Discours à l'Académie française.
i. « Nous avons voulu avertir, et non mordre; être utile, et non blessant; faire un livre de morale, et non une satire. » Cette citation se trouve dans toutes les éditions des Caractères, à. partir de la quatrième, au verso du titre, soit du titre général du volume (4^-7* édition), soit du
l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins ^ se promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi ^ se lasser de leur reprocher'^ : ils seroient peut-être pires, s'ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques ; c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauroient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils devroient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avoient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges ; outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction; et s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire. Quand donc il s'est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a une
* C'est le texte de La Bruyère; Coste et plusieurs éditeurs venus après lui ont cru devoir mettre : « de le leur reprocher. »
titre particulier des Caractères (8^ et 9"^ éditions). C'est un passage d'une lettre où Krasnie répond aux critiques dont son Éloge de la Folie avait été l'objet {Hrasmi Epistolarum lib. XXXI, epist. 42). Voir sur Érasme un mot de La Bruyère, au chapitre du Mérite personnel, n° 26.