‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 36 sur 141 · Voyez le Lexique au mot Aussi · texte numérisé non relu

Voyez le Lexique au mot Aussi

ou LES MOEURS DE CE SIECLE. 3

autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue , et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris^; car bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs mal intentionnés'': il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu ; et si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir faire: sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour l'unique récompense de son travail, je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et an zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année M.DG.LXXXX, et avant la cin-

' Dans la k' édition, cette phrase finit ainsi : « ou les mœurs du siècle que je décris. » Puis vient celle-ci : « Après cette seule précaution. » Dans les éditions 5^, 6* et 7*^, les mots : de ce siècle, sont en italique. Dans la S*". il les a expliqués et développés par la phrase qui suit : « car bien que je les tire... »

'' Tout ce qui suit, jusqu'à l'antépénultième phrase, a été ajouté par La Bruvère dans la 5^ édition.

quième édition % entre l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères'', et la crainte de faire dire à quelques-uns: « Ne finiront-ils point ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain? » Des gens sages me disoient d'une part : « La matière est solide, utile, agréable, inépuisable ; vivez longtemps, et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez ; que pourriez-vous faire de mieux? il n'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. » D'autres, avec beaucoup de raison, me faisoieiit redouter •= les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être content, et ne manquoient pas"^ de me suggérer que personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire, il falloit aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre ; que cette indolence avoit rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux d'un mauvais style et de nulle ressource, sans règle et sans la moindre justesse, contraires aux mœurs et aux bienséances, écrits avec précipitation et lus de même, seulement par^ leur nouveauté; et que si je ne savois qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvois faire

^ Ceci est, à partir de la 7* édition, la dernière rédaction de La Bruyère. On lisait •dans l'édition S*": «J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé quelque temps entre l'impatience...» et dans l'édit. 6*^: «J'avoue d ailleurs que j'ai balancé dès Tannée dernière, et avant la cinquième édition, entre l'impatience... »

'' « A mon livre toute sa rondeur et toute sa forme par ces nouveaux et derniers caractères. » (Édit. 5".) « A mon livre plus de rondeur et plus de forme par de nouveaux caractères. « (Édit. 6^ et 7"^.)

"^ (( M'ont fait redouter. » (Édit. 5".)

'' « Lt n'ont pas manqué. » (Édit. 5*".)

t. Voyez dans le Lexique le mot Par.

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étoit de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un tempérament qui les rapprochoit: je ne feignis* point d'ajouter^ quelques nouvelles remarques à celles qui avoient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage; mais afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui étoit ancien pour passer à ce qu'il y avoit de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avoit seulement envie de lire, je pris soin'' de lui désigner cette seconde augmentation par une marque - particulière''; je crus aussi ''qu'il ne seroit pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre plus simple^, qui servît à lui montrer le progrès de mes Caractères, et à aider son choix dans la lecture qu'il en voudroit faire; et comme il pouvoit craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutois ^ à toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre ^ Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant dans les trois éditions qui ont suivi

" « Je prends quelque chose de ces deux avis si opposés, et je garde un tempérament qui les rapproclie : je ne feins point d'ajouter ici... » (Éd. 5*.)

'' « Mais afin que le public ne soit point obligé de parcourir ce qui est ancien pour passer à ce qu'il y a de nouveau, et qu'il trouve sous ses yeux ce qu'il a seulement envie de lire, j'ai pris soin... » (Édit. 5*.)

•^ « Par une marque particulière et telle qu'elle se voit par apostille... » (Édit. 5«.)

''« J'ai cru aussi... » (Édit. o*^.)

* « Et comme il pourroit craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoute... » (Édit. 5^.)

^ La phrase qui suit ne paraît qu'à partir de la 6^ édition.

\. Voyez dans le Lexiquele mot Feindre.

2. Cette marque était un pied-de-mouche entre de doubles parenthèses : [{*;)).

3. Un simple pied-de-mouche, entre de simples parenthèses (T), était le signe dont s'était servi La Bruyère pour séparer les Caractères ou les Remarques. Il a depuis, en général, été remplacé par des intervalles en blanc.

un assez grand nombre de nouvelles reniarques% il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par la suppression entière de ces différences qui se voient par apostille ', j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à laisser peut-être un ouvrage de mœurs plus complet, plus fini et plus régulier, à la postérité. Ce ne sont point au reste des maximes que j'aie voulu écrire^ : elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur; je sais même que j'aurois péché contre l'usage des maximes, qui veulent qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises-. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues : on pense " les choses d'une manière différente, et on les explique "* par un tour aussi tout différent, par une sentence% par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier^, par un seul trait, par une description, par

* « En insérant dans cette sixième édition un très-petit nombre de nouvelles remarques, que j'avoue ingénument n'avoir pas eu la force de supprimer. » (Édit. 6*.)

'■ « Que j'aie voulu écrire » est le texte de toutes les éditions originales.

^ « L'on pense... » (Édit. V^-b".}

'' « Et on les exprime... » (Édit. l"-3''.)

e » Par un tour aussi tout différent, par une définition, par une sentence... » (Édit. l"-3-.)

^ Ces mots « par un fait tout entier » ont été ajoutes dans la 5* édition, sans doute par allusion à l'histoire à'Émire, qui avait paru pour la première fois dans la 3« (voyez le chapitre dos Femmes).

\. Dans les 7* et 8" éditions, La Bruyère employa d'autres moyens pour marquer ses additions : elles étaient indiquées par une table placée à la fin de la 7* édition, et dans la 8*, par une main figurée en marge en face de cliaque alinéa nouveau. Voyez sur ce point la Notice bibliograpliique, IL — Sur le mot Apostille, voyez le Lexique.

2. Allusion au livre de La Rochefoucauld, les Maximes (1665).

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une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions'. Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus : je consens, au contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux.

* « De mes remarques. » (Édit. l"''^-»''.)

[1]" Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans- qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles^ d'entre les modernes.

[2] Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre

Historique do texte. — ^ Les chiffres qui précèdent chaque remarque ou caractère sont mis entre crochets, parce qu'ils ne sont pas dans les éditions originales. On a cru devoir les ajouter ici, en vue des renvois indiqués dans les notes.

1. Les opinions et les jugements littéraires émis dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit sont si nombreux, qu'il serait facile d'en prendre prétexte pour faire tout un cours de littérature ou d'histoire littéraire. Nous nous bornerons à signaler les opinions littéraires qui prêtent le plus à la discussion, et à noter les jugements qui indiquent une date. Rappelons ici que les huit éditions publiées par l'auteur l'ont été de 1G88 à 1696. — Pour les noms d'auteurs célèbres, il suffira de préciser les souvenirs, en indiquant quelques dates et quelques titres de livres; nous donnerons plus de détails sur les écrivains moins connus, mais seulement autant qu'il sera nécessaire pour bien faire saisir les allusions de La Bruyère.

2. Sept mille ans. La Bruyère adopte ici la chronologie de Suidas et des Tables Al i)honsines. Bossuet, dans son Discours sur l'Histoire universelle. adopte pour la création du monde la date de 4004, et le P. Labbe, dans sa Chronologie française, celle de 4053; VArt de vérifier les dates donne celle de 4964; M. Bouillet, se fondant sur les découvertes des assyriologues et des égyptologues modernes, s'arrête à la date de 5538 {Tables chronologiques de son Allas universel d'histoire et de géographie).

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