Sur ce mot, voyez le Lexique
2. Molière a dit de même : « C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gt'is. »
3. Ce magistrat honorable, qui se rendit ridicule par un livre de morale, est, selon toutes les clefs, Poncot de la Rivière, mort à 81 ans, en 1C81. 11 était le doyen des conseillers d'État, et avait vainement aspiré à être chancelier, selon les uns, ou, selon d'autres, premier président du parlement de Paris. Cette présidence devint vacante, en 1677, par la mort de M. de Lamoignon (qui fut remplacé par M. de Novion) ; et c'est précisément en 1677 que parut, sous le pseudonyme du baron de Presles, le livre attribué à Poncet de la Rivière, et justement taxé de ridicule par La Bruyère. On en jugera par le titre : Considérations sur les avantages de la vieillesse dans la vie chrétienne, politique, civile, économique et solitaire.
4. La Bruyère entend ici par des faits , des anecdotes (voir la Préface des Caractères, avant-dernière phrase, p. 6, et la note^ sur le texte). C'est ce qu'on a appelé depuis des ana {Boloeana, Menagiana, Segraisiana, etc.).
d'être rendu de même, s'il est médiocre, passe pour merveilleux; l'impression est l'écueil.
[6] Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de morale l'avertissement au lecteur, l'épître dédicatoire, la préface, la table, les approbations \ il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.
[7] Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie-, la musique, la peinture, le discours public.
Quel supplice que celui d'entendre déclamer pompeusement un froid discours, ou prononcer de médiocres vers"" avec toute l'emphase d'un mauvais poëte !
[8] Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux qui semblent forts, élevés, et remplis de grands sentiments ^ Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que
^ « Quel supplice que celui d'entendre prononcer de médiocres vers avec. 11 (Édit. l''«-3«.)
1. La Bruyère veut parler des approbations de la censure, sans lesquelles un livre ne pouvait être publié en France.
2. Montaigne {Essais, liv. Il, chap. xvii) : « On peult faire le sot par tout ailleurs, mais non en la poésie :
Mediocribus esse poelis Non Di, non homines, non eoncessere columnœ.
(Horace, Art poétique, vers 372 et 373.)
Pleust à Dieu que cotte sentence se trouvastau front des boutiques de touts nos imprimeurs, pour en dcff.'ndre rentrée à tant de versificateurs ! »
3. Voltaire [Dictionn. philos., article Esprit, sect. II) estime, non sans quelque vraisomblanco, que La Bruyère a voulu désigner ici, non Tbomas Corneille, comme le disent les clefs, mais Pierre Corneille lui-même. Il est certain que La Bruyère parle de ce défaut comme d'une sorte do maladie : " Certains poètes sont sujets à..., » et les exemples ne manquent pas à Vol-
cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins, l'admire davantage; il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse, que ces endroits étoient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre, que leurs auteurs s'entendoient eux-mêmes, et qu'avec toute l'attention que je donnois à leur récit, j'avois tort de n'y rien entendre : je suis détrompé^.
[9] L'on n'a guère vu jusques à présent un chefd'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs^ : Homère
' Alinéa ajouté dans la 5* édition.
taire pour justifier l'application de cette remarque. 11 cite des fragments de Pompée, d'Andromède, de la Toison d'or. Ailleurs {Lettre à Thiriot, 8 mars 1738), il signale du galimatias dans Héraclius; il ne fait ici que répéter un mot de Boileau qui, selon Cizeron-P.ival {Récréations littéraires, 1765, p. C7), citait comme exemple de galimatias double ces quatre vers de Tite et Bérénice :
Faut-il mourir, madame ? Et si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?
Cizeron-Rival prétend que l'acteur Baron, chargé du rôle, demanda l'explication de ces vers à Corneille, qui, après les avoir examints quelque temps, répondit : « Je ne les entends pas trop bien non plus; mais récitezles toujours; tel qui ne les entendra pas, les admirera. » C'est une anecdote que l'on conte de divers poètes : « J'ai oui dire, dit Bouhours {Manière de bien penser) que le fameux évèque de Belle}', J.-P. Camus, étant en Espagne , et ne pouvant entendre un sonnet de Lope de Vega, pria ce poëte de le lui expliquer; mais que Lope ayant lu et relu plusieurs fois son sonnet, avoua sincèrement qu'il ne l'entendoit pas lui-même. »
1. Toutes les clefs prétendent que c'est une allusion au Dictionnaire de l'Académie française, qui ne parut qu'en 1694, six ans après l'apparition des Caractères. Il est probable que La Bruyère songeait, non à un travail d'érudition, mais à un ouvrage d'imagination et de goût. Les exemples de collaboration appliquée à ces derniers ouvrages ne manquaient pas, même au xvii'= siècle. Sans parler des pièces composées par les cinq auteurs de Richelieu, dont chacun composait un acte, on avait vu Racine et Boileau
Ht DES OUVRAGES DE L'ESPRIT.
a fait y Iliade, Virgile VÉnéide, Tite Live ses Décades, et l'Orateur romain ses Oraisons^.
[10] Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. 11 y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.
[11] Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes; ou pour mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût sûr et d'une critique judicieuse.
[12] La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les actions des héros : ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.
[13] Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.
[lA] Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et
travailler ensemble comme historiographes, P. Corneille s'associer à Molière et à Quinault, en même temps qu'à LuUi, pour composer la tragédie-ballet de Psyché (1671), et plus tard, Quinault, Racine et Molière faire ensemble VIdylle sur la paix et VÉylogue de Versailles (1085); l'exemple venu de si haut avait été suivi par les auteurs dramatiques de second et de troisième ordre.
1. C'est la traduction du mot Orationes, telle qu'on la donnait au xvu* siècle.
à bien peindre ^ Moïse-, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.
[15] On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avoit introduit pour les palais et pour les temples^; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyoit plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation \
Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel !
On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle
* Édition 5*^.
1. « Image et précision; ces deux mots sont tout un traité de rhétorique. » (Voltaire.)
2. « Quand même on ne le considère que comme un homme qui a écrit. )i (Aote de La Bruyère.)
3. Ce dédain pour l'architecture gothique est commun à tout le xvii" siècle, qui n'appréciait que l'architecture grecque et romaine. 11 n'est pas étonnant que Fénelon parle sur cette question comme La Bruyèi'e (voir la Lettre à l'Académie française, fin). Mais les adversaires des anciens, dans )a querelle des anciens et des modernes, étaient sur ce point du même avis que La Bruyère et que Fénelon; témoin Charles Perrault : il est vrai que ce dernier était frère de Claude Perrault, l'auteur de la colonnade du Louvre. L'architecture gothique n'a été remise en honneur qu'au commencement du XIX* siècle. Chateauhriand a été un des premiers à en faire l'éloge, en 1802, dans le Génie du christianisme (3® partie, livre P', ch. viii.)
ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite*, semblable à ces enfants drus^ et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice^.
Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages ".
Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique *'.
Quelques habiles^ prononcent en faveur des anciens
■' Ce mot est en italiques dans les éditions 4% 5*, G", T^ et 8". (La Bruyère mettait eu italiques les mots qu'il considérait comme n'étant pas encore tout à fait du bon usage.) Voir le mot Dru dans le Lexique.
^ Édition ¥.
" Édition 4».
^' Édition 4«.
1. Cet auteur nourri des anciens, et qui les maltraite, est, selon les clefs du XVIII* siècle, « Fontenelle, auteur des Dialogues des morts. » Il est bien probable, en effet, que La Bruyère a songé à Fontenelle, mais non en particulier à ses Dialogues des morts, imités de Lucien (1G83). L'allusion est plus générale. Fontenelle avait reçu une éducation toute classique : il était élève des jésuites et avait été noté par eux adolescens omnibus partibus absolutus et inter discipulos princeps : il avait même parmi ses condisciples une réputation pour les vers latins. Il avait donc tiré des anciens le plus qu'il avait pu; puis il avait cru marcher tout seul, et, dans la querelle des anciens et des modernes, il avait pris parti pour ces derniers contre les anciens. Fontenelle n'était du reste pas le seul à qui pût s'appliquer l'observation de La Bruyère. Il en est de même de l'alinéa suivant, qui, selon toutes les clefs, désignerait Charles Perrault, de l'Académie française, auteur des Parallèles des anciens et des modernes (4 vol. in-8", 1088-1697). Assurément Perrault était un des champions les plus décidés des modernes contre les anciens; mais on pourrait en dire autant de Saint-Évremond, de Desmarets de Saint-Sorlin, et de quelques autres écrivains du temps. On peut voir à ce sujet l'intéressant ouvrage de M. Hippolyte Rigault {Histoire de la querelle des anciens et des modernes).