‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 49 sur 141 · Les clefs appliquent cet alinéa à M'"^ d'Olonne · texte numérisé non relu

Les clefs appliquent cet alinéa à M'"^ d'Olonne

2. « Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus. » (L\ Rociiefolcacld, Maxime n" ccccvii.)

.3. Selon quelques clefs, Lise est encore M'"* d'Olonne ; selon d'autres, c'est la présidente d'Ons-en-Bray.

tj2 DES FEMMES.

[0] Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent; mais si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l'état où elles se trouvent; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents; elles sentent le désordre où elles sont, s'ajustent en leur présence, ou disparoissent un moment, et reviennent parées '.

[10] Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

[11] L'agrément est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l'opinion ^.

[12] L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler.

[13] Une belle fumme qui a les qualités d'un honnête homme, est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.

[li] Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites. Il n'échappe presque rien aux hommes; leurs caresses sont volontaires; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.

» Kdition i".

'' tdilion 4*".

[J5] Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour être son contre-poison, et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guériroient pas sans ce remède '\

[16] Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

[17] Une femme oublie d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs qu'il a reçues d'elle.

[18] Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être point coquette ; celle qui a plusieurs galants croit n'être que coquette.

Telle femme évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.

[19] Un ancien galant tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari; et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le change.

Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère de la personne qu'il sert.

Il ne manque souvent à un ancien galant, auprès d'une femme qui l'attache, que le nom de mari : c'est beaucoup, et il seroit mille fois perdu sans cette circonstance''.

' Dans presque toutes les éditions, sauf dans quelques exemplaires de la 8*, on lit : « sans remède. » — « Sans ce remède » est une correction qui, bien qu'elle soit passée presque inaperçue, parait appartenir à La Bruyère. (Édit. 4^)

^ Les trois alinéas compris sous le n" 10 sont de la 4* édition.

[•20] 11 semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie. Un homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu'un homme galant. L'homme coquet et la femme galante vont assez de pair\

[21] 11 y a peu de galanteries secrètes. Bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.

[22] Une femme galante veut qu'on l'aime; il sufiit à une coquette d'être trouvée aimable et de passer pour belle. Celle-là cherche à engager; celle-ci se contente de plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre; la seconde a plusieurs amusements tout à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le plaisir; et dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un foible du cœur, ou peut-être un vice de la complexion ; la coquetterie est un dérèglement de l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr. L'on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous''.

[23] Une femme foible est celle à qui l'on reproche une faute, qui se la reproche à elle-même; dont le cœur combat la raison; qui veut guérir, qui ne guérira point, ou bien tard''.

[24] Une femme inconstante est celle qui n'aime plus*";

' Édition 4'.

*" Édition b'.

' Édition b".

^ La le(.on primitive était : « qui ne m'aime plus. » (Édit. 5'.)

une légère, celle qui déjà en aime un autre; une volage, celle qui ne sait si elle aime et ce qu'elle aime; une indifférente, celle qui n'aime rien \

[25] La perfidie, si je l'ose dire, est un mensonge'' de toute la personne : c'est dans une femme l'art de placer un mot ou une action qui donne le change, et quelquefois de mettre en œuvre des serments et des promesses qui ne lui coûtent pas plus à faire qu'à violer.

Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée, n'est qu'infidèle : s'il la croit fidèle, elle est perfide.

On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle guérit de la jalousie ".

[26] Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler; il ne manque à l'un que le contrat, et à l'autre que le cœur.

[27] A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer. Son choix est fait : c'est un petit monstre qui manque d'esprit'.

' Édition 5^

^ « Est une menterie, » (Édit. S'-S^.)

•^ Les trois alinéas compris sous le n° 25 sont de la 5*" édition.

4. Cette femme, selon les clefs, est une M"' de Loines, qui avait épousé un homme petit et bossu.

[28] 11 y a des femmes déjà flétries, qui par leur complexion ou par leur mauvais caractère sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est plus à plaindre % ou d'une femme avancée en cage qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavalier qui a besoin d'une vieille.

[20] Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une ruelle % où il défait le magistrat, même en cravate et en habit gris-, ainsi que le bourgeois en baudrier', les écarte et devient maître de la place : il est écouté, il est aimé; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or * et une plume blanche, contre un homme qui jjarle an Roi et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalouses, on l'admire, il fait envie : à quatre lieues de là*, il fait pitié ''.

• « Qui est le plus à plaindre. » (Édit. l"-3''.) ^ Édition 4'.

\. Pascal, Discours sur les passions de l'amour: « Ceux de la cour sont mieux reçus dans l'amour que ceux de la ville. » (Édit. Havet, t. II, p. 200.)

2. Aux termes dun édit du mois d'avril lG8i, les magistrats devaient « porter dans lieux particuliers des habits noirs, avec manteaux et collets » (Isambert, Recueil des lois, t. XIX, p. 440; ; mais ce règlement n'était guère observé (voyez la Correspondance administrative sous le règne de Louis XI V, t. IJ, p. 301). Ainsi l'on portait « l'iiabit gris de campagne, » et au lieu de collet ou rabat, « une cravate tortillée et passée dans la boutonnière. » (Saint-Simon, t. V, p. 384.j

3. Plus d'un bourgeois portait l'épce, pour se donner des airs de gentilhomme.

4. Il n'était permis qu'aux officiers de la maison du roi de porter des écharpes ou des passementeries d'or.

5. Selon les clefs, cet alinéa s'applique au comte d'Aubigné, frère de M"'* de Maintenon, qui, malgré la situation de sa sœur, était loin de faire bonne figure à la cour, mais qui pouvait bien parler au roi et voir les ministres. (Voyez plus loin, De la Société et de la Conversation, n" 12, le portrait de Théodecte, qui a paru aussi fuit d'après le comte d'Aubignc.)

[30] Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une femme de ville" un homme de la cour.

[31] A un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité '', de nul jugement et d'une imagination très-libre, il ne lui manque plus, pour êti'e adoré de bien des femmes, que de beaux traits et la taille belle.

[32] Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime un valet, cette autre un moine, et Borinne son médecin^?

[33] Bosciiis^ entre sur la scène de bonne grâce : oui, Lclie; et j'ajoute encore qu'il a les jambes bien tournées,

» « De la ville. » (Édit. 4'■-5^)

^ Les éditions l^-S" ajoutaient ici : « d'un esprit borné. »

i. Cette femme, selon les clefs, serait une certaine M'^'' de La Perrière, femme d'un maître des requêtes; et Dorinne serait une M"^ Foucaut, fille d'un conseiller.

2. Eoscius paraît bien être le célèbre Baron (1G33-1729), acteur et auteur comique. Ce n'est qu'assez tard (xvui'= siècle) que l'on a essayé de mettre des noms réels sous ceux de Lélie et de Césonie, de Claudie et de 31essaline, qui sont probablement des noms de fantaisie. Les seules femmes de quelque renom qu'on a crues désignées ainsi sont la duchesse de Bouillon [Claudie] et la maréchale de la Fertc ou M"^ d'Olonne [Messaline). II est évident que, sous ces noms, La Bruyère fait la satire non de telle ou telle dame, mais de celles qui avaient des intrigues avec les acteurs. Ce qui a pu autoriser l'application des noms de Claudie et de Messaline, même à la duchesse de Bouillon etàM'"*^ d'Olonne, c'est le « débordement de leur vie, » comme parle Saint-Simon (t. XI, p. 55), et la part qui leur est faite dans V Histoire amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin (livre X).

qu'il joue bien, et de longs rôles, et que pour déclamer ])arfaitemcnt il ne lui manque, comme on le dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la plus noble et la plus honnête que l'on puisse faire? Roscius d'ailleurs ne peut être à vous, il est à une autre; et quand cela ne seroit pas ainsi , il est retenu : Claudie attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de Messaline. Prenez BalliyUe'^, Lélie : où trouverez-vous, je ne dis pas dans l'ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui fasse mieux la capriole''? Voudriez-vous le sauteur Cobits, qui jetant ses pieds en avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée; mais vous avez Dracon, le joueur de flûte - : nul autre de son métier n'enfle plus décemment ses joues en soufflant dans le hautbois ou le flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon en un seul repas? Il enivre toute une compagnie, et il se rend le dernier. Vous soupirez, Lélie : est-ce que Dracon auroit fait un choix, ou que malheureusement

* On lit dans toutes les éditions originales et dans celles qui les ont suivies : <c qui passe mieux la capriole. » Nous avons cru devoir corriger. Voyez le Lexique à ce mot.

1. Bathylle et Cobus peuvent être le Basque, ou Pécourt, ou Beauchamp, tous trois danseurs de l'Opéra.

'2. Cet artiste paraît être Philibert, joueur de flûte allemand.

on vous auroit prévenue? Se seroit-il enfin engagé à Ci'sonie , qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est d'une famille patricienne, qui est si jeune, si belle, et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle des hommes l^ublics, et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bronte, le questionnaire ^ : le peuple ne parle que de sa force et de son adresse; c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un nègre d'ailleurs, un homme noir^-.

[3/i] Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon ^ est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçoji est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint.

[35] Quelques femmes ^ donnent aux couvents •= et à leurs amants : galantes et bienfactrices S elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes et des oratoires où

» Édition 7«.

^ Dans les dix premières éditions on lit : masson. •= Convents dans les éditions 7^ et suiv. C'est l'orthographe étymologique {conventus), à laquelle La Bruyère avait cru devoir recourir.

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