Agate. (Note de la Bruyère
2. Les clefs du xviii^ siècle appliquent, sans doute bien gratuitement, ce passage à un certain M. de Mennevillette, receveur général du clergé, dont le fils fut président à mortier et épousa M*''= de Harlay.
66 DU MKRITE PERSONNEL.
[28] Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande% une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé , les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire , et sait précisément comment l'on voit Dieu *, cela s'appelle un docteur-. Une personne humble, qui est ensevelie" dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte ^
[29] Chez nous le soldat est brave, et l'homme de robe
» La première édition portait ici et dans d'autres endroits : d'Hollande. Dès la 2« on lit partout : de Hollande.
^ Les cinq premières éditions portent enseveli, au masculin. Voir en tête du Lexique nos Remarques sur l'orthographe.
1. « Les théologiens appellent « lumière de gloire, » lumen gloriœ. un secours que Dieu donne aux âmes des bienheureux, pour les fortifier, afin qu'elles puissent voir Dieu face à face, comme dit saint Paul, ou intuitivement, comme 00 parle dans l'école; car sans ce secours elles ne pourroient soutenir la présence immédiate de Dieu. » {Dictionnaire de Trévoux, au mot LcMiÈRE.)
2. Ce docteur serait, selon des clefs postérieures à La Bruyère, feu M. Roljcrt, chanoine de Notre-Dame, grand pénitencier de l'église de Paris. Selon d'autres, ce serait l'abbé Charles Boileau, prédicateur, qu"il ne faut pas confondre avec le frère de Despréaux, le théologien Jacques Boileau. Selon d'autres encore, ce serait Le Tellier, archevêque de Reims.
3. Selon toutes les clefs imprimées, cet homme docte est le P. Mabillon, l'un des plus illustres érudits qui aient honoré l'ordre des Bénédictins (1632-1'Î07), auteur du de Re diplomatica, des Vetera analecta, des Acta sanctorum ordinis S. Denedicli, etc. D'après quelques clefs manuscrites, ce serait ou l'évêque de Grenoble Le Camus, dont il a été parlé plus haut (voir au § 26), ou l'abbé de Rancé, le réformateur de la Trappe, ou encore l'oratorien Thomassin, auteur de divers ouvrages historiques et théologiques.
est savant; nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains l'homme de robe étoit brave, et le soldat étoit savant: un Romain étoit tout ensemble et le soldat et l'homme de robe.
[30] Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l'épée, ou du cabinet, ou de la cour : l'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien.
[31] Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate : toutes les vertus militaires font l'un et l'autre. Il semble néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d'une haute valeur, ferme dans les périls, intrépide; que l'autre excelle par un grand sens, par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue expérience". Peut-être qu Alexandre n' étoit qu'un héros, et que César étoit un grand homme. ^
[32] jEmile - étoit né ce que les plus grands hommes
* Éditions l''" et 5'= : « par un grand sens, une vaste prévoyance, une haute capacité, et une longue expérience. »
1. Ce qu'il y a d'excessif dans ce parallèle sommaire d'Alexandre et de César est en partie corrigé par le peut-être. C'est du reste un parallèle souvent fait, et en divers sens, depuis Plutarque : Montaigne (Essais, II, 3G( et Saint-Évremond {Jugement sur César et Alexandre) sont bien plus favorables au roi de Macédoine.
2. Emile, selon la plupart des clefs, c'est le grand Condé. Cet alinéa ne parut que dans la 7« édition (1792); on y trouve plus d'un souvenir de YOraison funèbre prononcée par Bossuet en 1687. — Une seule clef désio-ne Turenne, ce qui est inadmissible. Une autre, avec aussi peu de vraisemblance, fait de cet alinéa deux parts, dont la première s'appliquerait à Condé, et la seconde (depuis on lui a entendu dire) a. Turenne.
ne deviennent qu'à force de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières années qu'à remplir des talents qui étoient naturels, et qu'à se livrer à son génie. 11 a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su ce qu'il n'avoit jamais appris K Dirai-je que les jeux de son enfance ont été plusieurs victoires? Une vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à une longue expérience seroit illustre par les seules actions qu'il avoit achevées dès sa jeunesse ^ Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étoient pas , sa vertu et son étoile les ont fait naître : admirable même et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il auroit pu faire. On l'a regardé comme un homme incapable de céder à l'ennemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles; comme une âme du premier ordre, pleine de ressources et de lumières, et qui voyoit encore oii personne ne voyoit plus; comme celui qui, à la tète des légions, étoit pour elles un présage de la victoire, et qui valoit seul plusieurs légions; qui étoit grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire (la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli' que ses triomphes; l'on ne met qu'après les batailles
1. Voiture avait dit {Lettre au duc cVEnghten, au sujet de la bataille de Rocro}') : « Vous avez fait voir que l'expérience n'est nécessaire qu'aux Imes ordinaires, que la vertu des héros vient par d'autres chemins, qu'elle ne monte pas par degrés, et que les ouvrages du ciel sont en leur perfection dès leurs commencements. » C'est do vingt-deux à vingt-sept ans que Condé gagna les victoires de Rocroy (1643), de Frihourg (lOii), de Nordlingen (16i5) et de Lens (1048).
2. « C'en seroit assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui, c'est le premier pas de sa course. » (Bossuet, Oraison funèbre du prince de Condé.)
3. Allusion au siège de Lérida (1647), que Condé fut oblige de lever. «Tout paroissoit sûr sous la conduite du duc d'Enghien; et sans vouloir
gagnées et les villes prises) ; qui étoit rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu dire : Je fuyois, avec la même grâce qu'il disoit : iSoiis les battîmes ; un homme dévoué à l'État S à sa famille -, au chef de sa famille^ ; sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus ^ K
[33] Les enfants des Dieux ^ pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature, et en sont comme l'exception. Ils
» Édition 7^
ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui put échapper à ses mains; encore releva-t-elle la gloire du prince. L'Europe qui admiroit la divine ardeur dont il étoit animé dans les combats, setonna qu'il en fût le maître, et dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. » (Bossuet, Oraison funèbre du prince de Condé.)
1. La Bruyère oublie ici ce que n'a pas oublié Bossuet, la guerre faite au roi pendant la Fronde dans les rangs de l'armée espagnole : mais Bossuet était trop dévoué au roi pour commettre une semblable omission; La Bruyère était trop dans la dépendance des Condé pour ne pas se taire sur ce point.
2. A la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon, femme de son petit-fils, il accourut auprès d'elle, malgré son âge; ce qui hâta sa mort.
3. Il n'hésita pas à unir son petit-fils et son neveu avec les filles naturelles du roi.
4. Allusion à son humeur inégale et à son irascibilité. Bossuet avait dit dans son Oraison funèbre : « Ce n'est plus ces promptes saillies qu'il savoit si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu'on lui voyoit quelquefois dans les occasions ordinaires; vous diriez qu'il y a en lui un autre homme, à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages, où elle ne daigne se mêler. »
5. « Fils, petits-fils, issus de rois. » (A'ote de La Bruyère.) Ce mot d'enfants des Dieux est un souvenir des épithètes homériques : Atoyîvîï;, l:o- Tp£Ç£Î; Paat).£Î;.
n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge ^ Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance ^
[34] Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que l'on remarque quelquefois dans un même sujet : où ils voient l'agréable, ils en excluent le solide; où ils croient découvrir les grâces du corps, l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre les dons de l'âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse : ils ôtent de l'histoire de Socrate qu'il ait dansé ^.
* Cet alinéa, qui faisait d'abord partie du chapitre des Jugements, a été, à partir de la 2" édition, transporté dans celui du Mente personnel. '' Édition j«.
1. Voiture {Lettre au duc d'Engliien, citée plus haut § 32) : « Vous vériliez bien. Monseigneur, ce qui a été dit autrefois, que la vertu vient aux Césars devant le temps. » Allusion à Ovide, Ars amandi, i, 183 :
Purcile natales, timidi, numerare Deorum : Cœsaribus virtiis conliijil anle diem.
Gomberville a dit de môme, dans des vers au jeune roi, en tête de la Doctrine des mœurs tirée de la philosophie des stoiques (1G40) :
Montre qu'étant du sang des Dieux, Tu n'es point sujet à l'enfance.
Le compliment de La Bruyère était à l'adresse des princes de la maison de Condé. Son hyperbole a été reprise dans un sens ironique par l'abbé de Choisy [Mémoires, liv. VIII, p. 373, coll. Petitot) : « Le prince de Conti eut le commandement de l'armée de Catalogne, quoiqu'il n'eût jamais servi. Les enfants des rois, comme ceux des Dieux, naissent instruits de tout. » C'est dans le même sens que Molière fera dire à Mascarille: « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. » {Les Précieuses ridicules.)
[35] Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux siens, qu'il n'ait de quoi se faire moins regretter*.
[36] Un homme d'esprit et d'un caractère simple et droit peut tomber dans quelque piège; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et le choisir pour être sa dupe : cette confiance le rend moins précautionné, et les mauvais plaisants l'entament par cet endroit. 11 n'y a qu'à perdre pour ceux qui en viendroient à une seconde charge : il n'est trompé qu'une fois.
J'éviterai avec soin d'olTenser personne, si je suis équitable ; mais sur toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes intérêts.
[37] Il n'y a rien de si^délié, de si simple et de si imperceptible, où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes, comme un homme d'esprit K
[38] Je connois Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connoître"; il prie des gens qu'il ne connoît point de le mener chez d'autres dont il n'est pas connu; il écrit à
=• Édition 5"=.
1. Cette phrase est peut-être un souvenir d'un mot de la duchesse d'Orléans sur un grand seigneur bavard : « 11 n'y a pas jusqu'au son de sa voix qui ne soit une sottise. »
2. Selon toutes les clefs, Mopse est l'abbc de Saint-Pierre, ce fécond écrivain, gi'and philanthrope et utopiste, qui fut exclu de l'Académie française par ordre du régent, en 1718, pour son livre de la Polysynodie, et qui portait dans sa vie privée la mobilité et la curiosité d'esprit dont témoignent ses ouvrages. On doit à M. E. Goumy une intéressante Étude sur ce personnage original.
des femmes qu'il connoît de vue. Il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est, et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni à soi-même; on l'ôte d'une place destinée à un ministre, il s'assied à celle du duc et pair^; il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du Roi, il grimpe à la chaire du prédicateur; il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans pudeur; il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir^.
[39] Cclse- est d'un rang médiocre, mais des grands le souffrent; il n'est pas savant, il a relation avec des savants; il a peu de mérite, mais il connoît des gens qui en ont beaucoup ; il n'est pas habile, mais il a une langue
■ Édition 5«.
1. Il ne faisait pas toujours bon de s'asseoir, sans droit, à la place d'un duc et pair. Témoin cet infortuné président, dont Saint-Simon a conte la mésaventure: il s'était assis sur un fauteuil, sans doute par mégarde. Le duc de Coislin l'aperçut, s'assit auprès de lui et l'étieignità lui faire perdre la respiration. II ne fallut rien moins que l'intervention des princes pour lui faire lâcher prise; le président dut faire des excuses, et le duc fut complimente par le roi.
2. D'après la plupart des clefs, Celse était le liaron de Breteuil. Une seule clef désigne le marquis de Villebré. Le baron de Breteuil était lecteur de la chambre et du cabinet du roi : il échoua dans une mission diplomatique dont il fut chargé, en 1082, auprès du duc de Parme et du duc de Modène. « C'étoit un homme qui ne manquoit pas d'esprit, mais qui avoit la rage de la cour, des ministres, des gens en place ou à la mode, et surtout de gagner de l'argent dans les partis en promettant sa protection. On le souffrait [c'est le mot de La Bruyère) et on s'en moquoit... » (Saint-Simon, Mémoires, t. II, p. 223.)
qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d'un lieu à un autre. C'est un homme né pour les allées et venues, pour écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d'office, pour aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la réussite, et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville; il ne fait rien, il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste; il sait même le secret des familles : il entre dans de plus hauts mystères : il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet autre; il connoît le fond et les causes de la brouillerie des deux frères*, et de la rupture des deux ministres "^ N'a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne seroit pas longue? N'étoit-il pas présent à de certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans une espèce de négociation? Le voulut-on croire? fut-il écouté? A qui parlez-vous de ces choses? Qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour? Et si cela n'étoit ainsi, s'il ne l'avoit du moins ou rêvé ou imaginé, songeroit-il à vous le faire croire? auroit-il l'air important et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade^?
« Édition 7«.
1. Ces doux frères, selon les clefs, étaient MM. Pelletier, conseillers au parlement, qui se jalousaient dans leur carrière.
2. Ces deux ministres sont Louvois et Seignelay, qui avaient eu plusieurs dissentiments, et en particulier au sujet de l'appui qu'il convenait de donner ou de refuser au roi Jacques II. Louvois ne pouvait d'ailleurs aimer le
[40J Ménîppe^ est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui. Il ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho^de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnoit, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque; et incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauroient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre et ne porte envie à personne. 11 se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache pas, ceux qui passent le voient, et qu'il semble'' toujours prendre un
" C'est à tort que MM. Walckcnaor et Destaillcur ont suppose ici une faute d'impression et change qu'il semble en il semble. Ils n'ont pas remarqué que ce qu'il semble dépend de ceux qui passent le voient. C'est comme s'il y avait : ils voient qu'il se parle à lui-même, et qu'il semble... etc.
fils de Colbert, et Saint-Simon l'accuse d'avoir néglige la marine, en haine du père et du fils. {Mémoires, t. XII, p. 409.)
i. Ménippe, d'après la plupart des clefs, est le maréchal de Villeroi, favori du roi et de M™* de Maintenon, qui fut un si pauvre général, et dont Saint-Simon a dit : « 11 étoit glorieux à l'excès par nature... Sa politesse avoit une hauteur qui repoussoit... C'étoit un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être juge d'un carrousel, et, s'il avoit eu de la voix, pour chanter à l'opéra les rôles de rois et de héros, fort propre encore à donner des modes, et rien au delà. » (.Vemoires, t. XII, p. 145.) — Au moment où La Bruyère peignait son Ménippe (1092), Villeroi n'était encore connu que comme courtisan. — Selon une autre clef, Ménippe serait le marquis de Cavoye, fort connu pour ses duels, et dont Saint-Simon a aussi fait le portrait : « C'étoit un des hommes de France les mieux faits et de la meil-
parti, ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut ou non ; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même, l'a fait devenir ce qu'il n'étoit pas. L'on juge, en le voyant, qu'il n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler \
[lii] Celui qui, logé chez lui dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre *, dans un entre-sol, n'en use pas ainsi par modestie ; cet autre qui, pour conserver une taille fine, s'abstient du vin et ne fait qu'un seul repas n'est ni sobre ni tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection''.
» Édition 7».
^ Édition 4'=.
leurc mine, et qui se niettoit le mieux... Lie toute sa vie avec le plus brillant de la cour, il s'étoit érigé chez lui une espèce de tribunal auquel il ne falloit pas déplaire, compte et ménagé jusque des ministres, mais d'ailleurs bon homme et un fort honnête homme, auquel on pouvoit se fier en tout. » {Mémoires, 1. 1, p. 312.)
1. « Au Louvre, » c'est-à-dire au palais du roi, et plutôt à Versailles qu'au Louvre, où Louis XIV ne résidait plus au moment où parut le livre des Caractères (1688). Les plus grands seigneurs quittaient leurs hôtels et leurs châteaux pour occuper quelques pièces de l'entre-sol ou des combles du palais de Versailles, afin de faire leur cour au roi.
76 nu MÉRITE PERSONNEL.
[à'2] La fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle sent son foible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paroître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connoît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel ; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité; on l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paroissent grands et très-grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits^ ^.
[/i3] Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur : il ne voit rien dans de si foibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, et pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin
' Édition 4^
1. Selon les clefs, la fausse grandeur s'applique à Villcroi (au moins pour les derniers traits), et la véritable grandeur à Turenne ou à Louis XIV. Il est permis de croire que ces deux images ont un caractère plus général; Du moins ne serait-il pas difficile de trouver d'autres applications possibles, comme le prouvent certains traits de la véritable grandeur, qui se rapportent à quelques passages de VOraison funèbre du prince de Coudé, par Bossuet; par exemple celui-ci : u Jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. »
d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devroit naître de la vertu toute pure et toute simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe ^
[hli] Celui-là est bon qui fait du bien aux autres ; s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très-bon ; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ces souffrances viendroientà croître; et s'il en meurt, sa vertu ne sauroit aller plus loin : elle est héroïque, elle est parfaite ^
* Édition 4* '' Édition 4-
[1] Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l'aversion et rantipathie\
[2] Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin; un esprit éblouissant qui impose, et que l'on n'estime que parce qu'il n'est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
[3] J'ai vu souhaiter d'être fdle, et une belle fille, depuis treize ans jusques vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
[4] Quelques jeunes personnes ne connoissent point
» HiSToniQLE DU TEXTE. — « Ou l'antipathie. » (Texte des huit premières éditions.)
assez les avantages d'une heureuse nature, et combien il leur seroit utile de s'y abandonner; elles affoiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation : leur son de voix et leur démarche sont empruntées"; elles se composent, elles se recherchent, regardent clans un miroir si elles s'éloignent assez de leur naturel. Ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins ''.
[5] Se mettre du rouge ou se farder est, je l'avoue, un moindre crime que parler contre sa pensée; c'est quelque chose aussi de moins innocent que le travestissement et la mascarade, où l'on ne se donne point*" pour ce que l'on paroît être, mais où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c'est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paroître selon l'extérieur contre la vérité; c'est une espèce de menterie"^.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement*, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête%
' Empruntées. Tel est le texte de toutes les éditions originales et même de celle de Coste (I7i0). La Bruyère n'a sans doute tenu compte, pour la première partie de la phrase, que de Tidée de voix.
^ Édition 4".
"^ M. Destailleur a le premier remarqué que cette leçon ne se trouve que dans quelques exemplaires de la 8*^ édition. C'est évidemment une correction de la dernière heure, et c'est par inadvertance qu'elle ne se retrouve pas dans la 9*, qui aura été faite sur des exemplaires non munis de cette correction, et qui porte, comme la 1' édition, où ce paragraphe a paru pour la première fois, le texte suivant : « Chez les femmes, se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l'on ne se donne point... »
^ Édition 7*.
« Édition 7^
1. Allusion à la mode du temps : les femmes portaient de hauts talons
[6] Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans douie, dans la manière de s'embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice; mais si c'est aux hommes qu'elles désirent de plaire, si c'est pour eux qu'elles se fardent ou qu'elles s'enluminent, j'ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes; que le rouge seul les vieillit et les déguise; qu'ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu'avec de fausses dents dans la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires*; qu'ils protestent sérieusement contre tout l'artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que bien loin d'en répondre devant Dieu^, il semble au contraire qu'il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes''.
Si les femmes étoient telles naturellement qu'elles le deviennent par artifice, qu'elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé'^ qu'elles se le font * par le
* « Bien loin d'en devoir répondre devant Dieu. » (Édit. S'^^-G".)
'' Édition .'i'^.
•^ H Ausii plombé » a été ajouté par La Bruyère à partir de la 0"^ édition.
pour se grandir et des coiffures très-élevées. La Bruyère y revient au chapitre de la Mode, § 12, où il parle de la tète des femmes, qui est « la base d'un édififc à plusieurs étages. »
1. Dans une des notes de Saint-Simon sur Dangcau, il parle de la vieille princesse de M..., qui « étoit à Marly, toute peinte de blanc, de rouge, jusque sur les lèvres; du noir au sourcil et aux paupières, des boules dans la bouche, etc. » M. Kd. Fournior [Comédie de La Bruyère, p. 457), après avoir fait cette citation, donne un passage des Réflexions du sieur Pépincourt (ltW6) : « N'avons-nous pas vu des femmes qui, pour cacher l'enfoncement de leurs joues, avoioot continuellement des boules de cire dans la bouche? »
rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seroient inconsolables =*.
[7] Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage*. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'afTectatioii l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur'' ^.
[8] Lise'^ entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi; et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il n'est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule *".
=■ Édition 4*.
^ Édition 7«.
•= Édition 7*.