‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 54 sur 141 · Sans corps, c'est-à-dire sans corset · texte numérisé non relu

Sans corps, c'est-à-dire sans corset

2. Toutes les clefs désignent, pour cet alinéa comme pour le suivant, le sieur d'Ons-en-Bray, Nicolas de Bauquemare, président de la deuxième

[75] Un mari n'a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent qu'il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle tète; il agrée ses soins; il reçoit ses visites; et après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paroît de meilleur goût que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. 11 donne à souper, et il dit aux conviés : « Goûtez bien cela; il est de Léandre, et il ne me coûte qu'un grand merci \ n

[76] Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention 1 : vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission, il ne lui est dû ni douaire ni conventions-; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une même maison sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulement qu'ils sont voisins''. Monsieur paye le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on a soupe. Us n'ont souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom' :

=• Édition 7^

^ Ce dernier membre de phrase a été ajouté à la 7^ édition.

chambre des requêtes au palais. Bussy-Rabutin fit de vaines tentatives « pour être mis au nombre des amants de M""= de Bauqucmarc » et finit par reconnaître « qu'elle se contentait du plaisir d'être aimée, et ne se donnait pas celui d'aimer. » {Correspondance, t. III, p. 187 et suiv., t. IV, p. 287.)

1. Exemples : M"'« de Montespan, M"'« de Sévigné, M"'« de La Fayette.

2. Il s'agit des conventions matrimoniales, faites au profit de la femme.

3. Ce trait paraît particulièrement designer le ménage du président et de la présidente de Bauqucmare. « Le président avoit une femme extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit d'ailleurs

ils vivent à la romaine ou à la grecque; chacun a le sien; et ce n'est qu'avec le temps, et après qu'on est initié au jargon d'une ville, qu'on sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt années le mari de M'"« 1...="

[77] Telle autre femme, à qui le désordre manque pour mortifier son mari, y revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a apportée, par les charmes de sa beauté, par son mérite, par ce que quelques-uns appellent vertu ''.

[78] Il y a peu de femmes si parfaites, qu'elles empêchent un mari de se repentir du moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point "^^

[79] Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage : on pleure, on récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en oublie pas la moindre circonstance''.

[80] Ne pourroit-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme?

" Dans la G* édition, où cet alinéa a été publié pour la premièie fois, il est placé au chapitre de Quelques usages. •» Édition 7^ •= Édition 1''.

^ Édition 4'".

très-bien avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui n'avoit jamais voulu porter son nom, et qui s"appeloit la présidente d'Ons-en-Bray, sans aucune autre raison que sa fantaisie.» (Saint-Simon, notes aux Mémoires de Dangeau, t. VI, p, Gi.)

1. M II y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux. » (La Rochefoucauld, Maxime cxiii.)

[81] Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer.

Il y avoit à Smyrne une très-belle fille qu'on appeloit Emire, et qui étoit moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité de ses mœurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservoit pour tous les hommes, qu'elle voyoit, disoit-elle, sans aucun péril, et sans d'autres dispositions que celles où elle se trouvoit pour ses amies ou pour ses frères. Elle ne croyoit pas la moindre partie de toutes les folies qn'on disoit que l'amour avoit fait faire dans tous les temps; et celles qu'elle avoit vues elle-même, elle ne les pouvoit comprendre : elle ne connoissoit que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui elle devoit cette expérience, la lui avoit rendue si douce qu'elle ne pensoit qu'à la faire durer, et n'imaginoit pas par quel autre sentiment elle pourroit jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la confiance, dont elle étoit si contente. Elle neparloit que à'Euphrosyne : c'étoit le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne parloit que d'elle et d'Euphrosyne : leur amitié passoit en proverbe. Émire avoit deux frères qui étoient jeunes, d'une excellente beauté, et dont toutes les femmes de la ville étoient éprises ; et il est vrai qu'elle les aima toujours comme une sœur aime ses frères. Il y eut un prêtre de Jupiter, qui avoit accès dans la maison de son père, à qui elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un vieillard qui, se confiant en sa naissance et en ses grands biens, avoit eu la même audace, eut aussi la même aventure. Elle triomphoit cependant; et c'étoit jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre et d'un vieillard, qu'elle se disoit insensible. Il sembla que le ciel voulut l'exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins qu'à

la rendre plus vaine, et qu'à l'aiïerniir dans la réputation d'une rdle" que l'amour ue pouvoit toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier'', dans un transport amoureux, se perça le sein à ses pieds; le second, plein de désespoir de n'être pas écouté, alla se faire tuer à la guerre de Crcle; et le troisième mourut de langueur et d'insomnie. Celui qui les devoit venger n'avoit pas encore paru. Ce vieillard qui avoit été si malheureux dans ses amours s'en étoit guéri par des réil exions sur son âge et sur le caractère de la personne à qui il vouloit plaire : il désira de continuer de la voir, et elle le souiïrit. Il lui amena un jour son fils, qui étoit jeune, d'une physionomie agréable, et qui avoit une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu'il n'avoit pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne, il lui dit qu'elle étoit belle; et Emire, si indilTérente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon étoit persuadé de ce qu'il disoit, et que non-seulement il étoit galant, mais même qu'il étoit tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec son amie"'. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois

^ Edit. 4"=: v. et qu'à affermir la réputation où elle s'étoit établie, d'une fille, etc. »)

i* M De trois amants que ses charmes lui acquirent malgré toutes ses rigueurs, et qui se succédèrent l'un à l'autre, le premier, etc. » (Édit. 4«.)

■^ Ldit. 4'-0'' : d avec son amie et avec ce nouvel amant de son amie. »

pour être plus éclaircie ; et une seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne craignoit de voir, et changea ses soupçons en certitude. Elle s'éloigne d'Euphrosyne, ne lui connoît plus le mérite qui l'avoit charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans soncœur a pris la place de l'amiiié. Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la ville; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu'ils aimoient. Émire l'apprend, et s'en désespère. Elle ressent tout son amour : elle recherche Euphrosyne pour le seul plaisir de revoir Ctésiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa femme, et ti'ouve une maîtresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans Emire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger : elle s'affoiblit; son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui parle comme à un amant; elle se détrompe, rougit de son égarement; elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit plus; elle ne les connoît plus. Alors elle craint les hommes, mais trop tard : c'est sa folie. Elle a des intervalles où sa raison lui revient, et où elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fière et si insensible, trouve que les Dieux l'ont trop punie ^

' « Elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'en rougit point; clic ne les connoît point, et tout le monde alors s'en aperçoit; on la resserre, elle ne paroît plus. Elle a des intervalles, etc. » (Édit. i'.) C'est dans cettî édition qu'à paru pour la première fois le n° 81 de ce chapitre.

1. Les clefs ne donnent aucun nom pour cotte Émire, qui paraît être l'héroïne d'un petit roman de l'invention de La Bruyère, ou le récit de quelque fait connu de lui.

[1] Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.

[2] L'amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme comme un homme; et réciproquement un homme regarde une femme comme une femme. Cette haison n'est ni passion ni amitié pure ; elle fait une classe à part.

. ( COe^M*''*^^ [3] L'amour naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par foiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main !

\K\ Le temps, qui fortifie les amitiés, affoiblit l'amour».

[5] Tant que l'amour dure, il subsiste de soi-même, et quelquefois par les choses qui semblent le devoir étein-

• HiSTomoLE DU TEXTE. — Cet alinéa et les deux suivants sont de la 4* édition.

dre, par les caprices, par les rigueurs, par l'éloignement, / parla jalousie ^ L'amitié au contraire a besoin de secours : elle périt faute de soins, de confiance et de complaisance.

[6] Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié -.

[7] L'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre.

[8] Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié^; et celui qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.

[9] L'amour commence par l'amour; et l'on ne sauroit passer de la plus forte amitié qu'à un amour foible.

[10] Rien ne ressemble mieux à une vive amitié que ces liaisons que l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.

[11] L'on n'aime bien qu'une seule fois : c'est la première; les amours qui suivent sont moins involontaires.

[J2] L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.

1. « L'amour, aussi bion que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre, dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre. » (La Rochefoucauld, Maximes.)

2. « Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié. » (La Rochefoucauld, Maxime cccclxxiii.)

3. i< Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l'amitié, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour. » (La Rochefoucauld, Maxime ccccxl.)

[13] L'amour qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une passion violente.

[ih] Celui qui aime assez pour vouloir aimer un million de fois plus qu'il ne fait, ne cède en amour qu'à celui qui aime plus qu'il ne voudroit.

[15] Si j'accorde que dans la violence d'une grande passion on peut aimer quelqu'un plus que soi-même, à qui ferai-jc plus de plaisir, ou à ceux qui aiment, ou à ceux qui sont aimés?

[16] Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauroient y réussir : ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de devenir libres.

[17] Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer plus. Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette rupture, il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes d'être volages, et les hommes disent qu'elles sont légères \ ''^

[18] Quelque délicat que l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans l'amitié.

[19] C'est une vengeance douce à celui qui aime beau-

* Cet alinéa et les 0ilZ(î suivants sont de la i'- L'dltion.

coup de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très-ingrate.

[20] Il est triste d'aimer sans une grande fortune, et qui nous donne les moyens de combler ce que l'on aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits à faire.

[21] S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui ait été indifférente, quelques importants services qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat,

[22] Une grande reconnoissance emporte avec soi beaucoup de goût et d'amitié pour la personne qui nous oblige.

[23] Être avec des gens qu'on aime% cela suffit; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égaP.

[24] Il n'y a pas si loin de la haine à l'amitié que de l'antipathie.

* La Bruyère avait mis d'abord : « Être avec les gens qu'on aime. » (Édit. 4--1' .)

1. J.-J; Rousseau, Xouvelle Héloïse, V, 3 : « La conversation des amis ne tarit jamais, dit-on. 11 est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres; mais, amitié, amitié, sentiment vif et céleste, quels discours sont dignes de toi? Quel langage ose être ton interprète? Jamais ce qu'on dit à sou ami peut-il valoir tout ce qu'on sent à ses côtés? »

Ha DU CŒUR.

[25] Il semble qu'il est moins rare de passer de l'antipathie à l'amour qu'à l'amitié.

[26] L'on confie son secret dans l'amitié, mais il échappe dans l'amour.

L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le cœur. Celui qui a le cœur n'a pas besoin-' de révélation ou de confiance; tout lui est ouvert.

^ [27] L'on ne voit dans l'amitié que les défauts qui dP peuvent nuire à nos amis. L'on ne voit en amour de défauts dans ce qu'on aime que ceux dont on souffre soimême.

[28] Il n'y a qu'un premier dépit en amour, comme la première faute dans l'amitié, dont on puisse faire un bon usage.

[29] Il semble que, s'il y a un soupçon injuste, bizarre et sans fondement, qu'on ait une fois appelé jalousie, cette autre jalousie qui est un sentiment juste, naturel, fondé en raison et sur l'expérience, mériteroit un autre nom.

Le tempérament a beaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas toujours une grande passion*. C'est cependant un paradoxe qu'un violent amour sans délicatesse.

11 arrive souvent que l'on souffre tout seul de la déli-

' L'auteur avait mis d'abord : « n'a plus besoin. » (Édit. 4''-7"'.)

1. « Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche la jalousie. » (La Rochefoucauld, Maxime cccxxxvi.)

catesse. L'on souiïre de la jalousie et l'on fait souffrir les autres.

Celles qui ne nous ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles occasions de jalousie, ne mériteroient de nous aucune jalousie, si l'on se régloit plus par leurs sentiments et leur conduite que par son cœur ^^ •

[30] Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes. En amour, il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés.

[31] L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas aimera

[32] Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.

[33] Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls.

[34] Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le cœur a ses limites.

* Le § 29 et les cinq suivants sont de la 4" édition.

1. « Los infidélités devroient éteindre l'amour, et il ne faudroit point être jaloux quand on a sujet de l'être : il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles. » (La Rochefoucauld, Maxime cccux.)

2. La Rochefoucauld, Maximes, i" édition (1665), n" lxxxi : « Comme on n'est jamais en liberté d'aimer ou de cesser d'aimer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant. »

HHQ DU CŒUR.

C'est foiblesse que d'aimer; c'est souvent une autre foiblesse que de guérir.

On guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer K

[35] Il devroit y avoir dans le cœur des sources inépuisables'' de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction : l'on pleure amèrement, et l'on est sensiblement touché; mais l'on est ensuite si foible ou si léger que l'on se console''-.

[36] Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument ; car il faut que ce soit ou par une étrange

" La Bruyère avait mis d'abord : « dos fonds inépuisables. » (Édit. l''-3'). ^ Dans les trois premières éditions, cette pensée est au chapitre de l'Homme.

\. Vauvenargues : « Il n'y a point de perte que l'on sente si vivement et si peu de temps que colle d'une femme aimée. »

2. La Rochefoucauld, Maxime cccxxv : « Nous nous consolons souvent par foiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler. » Pascal, Pensées : « D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, étoit le matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous étonnez pas : il est tout occupé à voir là où passera un cerf que les chiens poursuivent depuis six heures. Il n'en faut pas davantage pour l'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit. Si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quoique divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. » Chateaubriand : « Que dis-je! ô vanité des vanités ! Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût reru avec joie par ceux-là mômes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, môme dans le cœur do nos amis ! » <

foiblesse de son amant, ou par de plus secrets et de plus invincibles charmes que ceux de la beauté \

[37] L'on est encore longtemps à se voir par habitude, et à se dire de bouche que l'on s'aime, après que les manières disent qu'on ne s'aime plus^

[38] Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer à sa passion pour l'affoiblir.

[39] L'on veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se k peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime''''.

[!iO] Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.

[!il] Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre pour eux et avoir la générosité de recevoir ^

=" Cet alinéa et le suivant sont de la 4*^ édition. ^ Édition 4"^.

i. « On a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime plus. » (La Rochefoucauld, Maxime cccli.)

2. La Rochefoucauld : « Il n'y a point de passion où l'amour de soimême règne si puissamment que dans l'amour, et l'on est souvent plus dispose à sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien. » — « Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. »

3. « Si en l'amitié de quoy je parle, l'un pouvoit donner à l'aultre, ce seroit celuy qui recevroit le bienfaict qui obligeroit son compaignon; car

Celui-là peut prendre, qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner".

[/i2] Donner, c'est agir : ce n'est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à l'importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent ^.

[/i3] Si l'on a donné à ceux que l'on aimoit, quelque chose qu'il arrives il n'y a plus d'occasions où l'on doive songer à ses bienfaits''.

[hh] On a dit en latin * qu'il coûte moins cher de haïr que d'aimer, ou si l'on veut, que l'amitié est plus à charge que la haine. Il est vrai qu'on est dispensé de donner à ses ennemis; mais ne coûte-t-il rien de s'en venger? Ou, s'il est doux et naturel de faire du mal à ce que l'on hait, l'est-il moins de faire du bien à ce qu'on aime? Ne seroitil pas dur et pénible de ne lui en point faire*?

» Édition 4«.

^ Édition 5^

<= La Bruyère avait mis d'abord (édit. i" et 5') : « Quelque cliose qui arrive. »

'^ Édition 4^

* Éditions 6''-9'^ : « de ne leur en point faire. » Y a-t-il là une faute d'impression? ou bien plutôt n'est-ce pas une syllepse, et ce leur se rapportet-il à l'idée de ceux que l'on aime, comprise dans ce qu'on aime ?

chercbant l'un et l'aultre, plus que toute aultre cliose, de s'cntrebicn faire, celui qui en preste la matière et l'occasion est celuy-là qui faict le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer en son cndroict ce qu'il désire le plus... » (Montaigne, Essais, liv. I, chap. xxii, de l'Amitié.)

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