‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 6 sur 141 · ÉloQe de Valincour · texte numérisé non relu

ÉloQe de Valincour

3. L'entrée de La Bruyère chez les Condé est placée par Éd. Fournier {Comédie de La Bruyère, p. 307) en 1676, au moment où le duc de Bourbon, âge de sept ans, dut, selon l'usage des maisons princières, passer des mains des femmes aux mains des hommes. Mais il résulte évidemment des recherches faites par M. Etienne Allaire dans les archives de la maison de Condé que, comme son père et son grand-père, le duc de Bourbon fit ses études chez les Jésuites, au collège de Clermont, bientôt appelé Collège royal Louis-le- Grand; qu'il y fut d'abord presque interne, habitant un hôtel contigu au collège, sous la direction de deux précepteurs qui se transmettaient la surveillance du prince, les PP. Du Rozel et Allaurae ; que vers 1681, il quitta le collège pour habiter au Petit Luxembourg auprès de sa grand'mère, la princesse Palatine, sous la direction d'un professeur laïque, M. Deschamps, auquel était confié le soin de lutter contre les habitudes de collège, et de le préparer à la vie de la cour ; mais que l'échec complet de ce Deschamps le fit remplacer par La Bruyère, en 1684. Le duc de Bourbon était alors dans sa seizième année. {Journal de La Bruyère dans la maison de Condé. Voyez les doux premiers articles, dans le Correspondant du 10 août et du 10 septembre 1874.)

4. L'ancien hôtel de Condé était entre la rue de Condé et la rue dite aujourd'hui rue Monsieur-le-Prince, formant un triangle qui allait à peu près jusqu'au carrefour actuel de l'Odéon. La maison de Condé ayant abandonné, vers le milieu du xviii* siècle, cet hôtel pour le Palais-Bourbon (dit aujourd'hui le Petit Luxembourg), on choisit, en 1773, cet emplace-

clans leurs résidences de Chantilly ou de Saint-Maur, soit aux divers endroits où se tenait la cour, à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, à Chambord. Il y entra comme professeur d'histoire, de géographie, de littérature et de philosophie*'' il y resta ensuite avec le titre d'écuyer gentilhomme de M. le Duc-.

Au moment où il devint le domestique, comme on disait autrefois, le familier, comme nous dirions aujourd'hui, des princes de Condé, il avait trente-neuf ans. Il est probable qu'il avait déjà en grande partie composé son livre, qui parut quatre ans après, et où rien n'annonce l'improvisation. 11 est probable aussi que son plan de vie était fait. Il lui fallait un poste d'où il pût observer la cour mieux qu'il n'avait pu faire jusquelà, où il fût libre de tout souci d'argent, et où il eût son francparler. Il allait désormais vivre en philosophe, c'est lui-même qui se donne ce titre en divers endroits de son livre, et notamment dans le beau passage où il oppose l'obligeance aimable de ce u philosophe^ » à l'égo'isme hautain du parvenu*. Philosophe, il l'était dans le vrai et noble sens du mot. Le philosophe, pour La Bruyère, n'est pas un ennemi de la foi; car il couronnera son livre par tout un chapitre contre les esprits forts, et il déclare n'accepter d'autre philosophie que « celle qui est soumise à la foi^; » c'est un homme qui sait

ment pour y construire le théâtre de la Comédie française. (Jaillot, Recherches sur Paris, t. V, Quartier du Luxembourg, p. 36 et 102.)

1. Voyez ses lettres au prince de Condé. Il est probable qu'il est resté, dans quelques-unes des pages du chapitre des Esprits forts, une trace de l'enseignement philosophique de La Bruyère, qui n'est autre qu'un exposé de la doctrine de Descartes à l'usage des honnêtes gens, c'est-à-dire des hommes du monde.

2. C'est le titre qui lui est donné dans son acte de décès, publié par la Revue rétrospective, octobre 1836.

3. Nous savons par le témoignage de Vigneul de Marville lui-même que c'est le portrait de La Bruyère.

4. Voyez le chapitre des Biens de fortune, a" 12, et Éd. Fournier, la Comédie de La Bruyère, p. 48 et 50.

5. Voyez plus loin la notice sur La Bruyère moraliste, p. xxiv.

VIE DE LA BRUYERE. ix

régler ses désirs et se passer de tout ce qui fait l'ambition et le tourment des autres hommes.

Les honneurs ne le tentèrent pas, et il cacha si bien sa vie, qu'elle échappe en grande partie aux regards curieux de la postérité. Il se tint si bien au-dessus de toute pensée de fortune, qu'il dédaigna même le légitime profit que devait lui valoir son livre. On sait la légende de sa renonciation à ses droits d'auteur au profit de la « petite Michallet, » la fille de son libraire. Ce n'est peut-être qu'une légende, mais elle a toutes les apparences de la vérité '.

Le philosophe, le futur moraliste n'avait qu'un désir : il voulait être libre, autant que pouvait l'être, dans une société comme celle du xvii^ siècle, un homme qui n'avait ni naissance ni fortune.

Pour cela, il fallait d'abord qu'il renonçât au mariage; car, comme il le dit lui-même", « un homme libre et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de pair avec les plus

1. Voyez Éd. Fournier, la Comédie de La Bruyère, p. 181 et 483-486. — Le seul témoignage que l'on ait de cette libéralité est celui de Formey : « Je tiens l'anecdote suivante de M. de Maupertuis. M. de La Bruyère venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec une enfant fort gentille, quil avait prise en amitié. Un jour il tira un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ceci (c'étaient les Caractères)'! je ne « sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit « sera la dot de ma petite amie. » Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle fut enlevée et qu'il fut obligé d'imprimer plusieurs fois de suite le livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit par la suite le maiùage le plus avantageux, et que M, de Maupertuis avait connue, » {Discours lu à l'Académie des sciences et belles-lettres de Berlin, le 23 août 1 787, et inséré dans les Mémoires de cette académie.) M, Edouard Fournier appuie ce témoignage, qui lui paraît déjà irrécusable, d'une citation du Pluton maltôlier (1708, in-12, p. 168), où il est dit qu'un financier nommé Ch. Rémy épousa la fille de Michallet le libraire, « dont il a eu en mariage plus de 100,000 livres argent comptant.»

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