Chapitre du Jilérite personnel, n" 2o
honnêtes gens: cela est moins facile à celui qui est engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. »
Il fallait ensuite qu'il liât son existence à une famille assez opulente pour le dispenser de toute préoccupation d'argent, assez éclairée pour apprécier son mérite, assez libre d'esprit pour comprendre et goûter les hardiesses de sa plume, assez puissante pour le protéger au besoin. Afin d'avoir toute son indépendance comme peintre de mœurs, il n'hésita pas à sacrifier quelque chose de sa liberté d'homme.
Avec une nature fière et un peu farouche comme la sienne, il lui fallut un véritable courage pour accepter, durant le reste de sa vie, c'est-à-dire durant vingt ans, cette demisemtude que lui faisait sa situation dans la maison de Condé. On se rappelle la fable du léopard qui joue avec des singes et fait sentir sa griffe : La Bruyère dut, lui aussi, sentir plus d'une fois la griffe du léopard. Les témoignages ne manquent pas (nous allons le voir), pour prouver que ses nobles hôtes n'avaient pas toujours pour lui les égards dus à son talent et à son caractère. On ne s'en étonnera pas, si l'on songe à l'inégalité d'humeur du prince Henri-Jules, qui était le père de son élève et celui dont il dépendait directement, Saint-Simon l'a crayonné en quelques traits, dont la ressemblance est attestée par Ihistoire : a C'étoit un petit homme très-mince, très-maigre, dont le visage, d'assez petite mine, ne laissoit pas que d'imposer par le feu et l'audace de ses yeux. Personne n'a eu plus desprit'... Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage, et une si continuelle et si vive imagination, uniquement propre à le rendre son bourreau et le bourreau des autres... Soupçonneux, inquiet sans aucun relâche; toujours incertain, ayant tous les jours quatre dîners prêts, un à Paris, un à Écouen, un à Chantilly, un oi^i la cour étoit. Fils dénaturé, cruel père, maître déleslable, pernicieux voisin, il
l. Voir plus loin, p. xiv, la suite de cette première partie du portrait.
VIE DE LA BRUYERE, xi
fit le malheur de tous ceux qui eurent avec lui quelques rapports^. » (i Depuis soixante ans qu'il vit, dit encore le marquis de Lassay- (qui était de son intimité), il n"apu se faire un seul ami. »
Le chanoine Santeul, dont c'était le caractère, avait accepté le rôle d"amuseur chez les princes de Condé, et particulièrement auprès de M. le Duc, qui l'emmenait souvent avec lui dans ses voyages' : le pauvre homme finir, dit-on, par mourir victime d'une de leurs plaisanteries, qui allaient jusqu'à Ihomicide*.
Une impertinente lettre de Valincour, écrite trente ans après la mort de La Bruyère, au président Bouhier, renferme ces mots étranges : « La Bruyère étoit un bonhomme dans le fond, mais la crainte de paroître pédant l'avoit jeté dans un autre ridicule opposé qu'on ne sauroit définir; en sorte que, pendant tout le temps qu'il a passé chez M. le Duc, on s'y est toujours moqué de lui. » (31 octobre 1725^.)
On trouve dans le Journal de l'orientaliste Galland, à la date du 12 septembre 171/j : « M. Fougères, oflîcier de la maison de Condé depuis plus de trente ans, disait que M. de La Bruyère n'étoit pas homme de conversation, et qu'il lui prenoit des saillies de danser et de chanter, mais fort désagréablement^. »
Enfin, dans une lettre écrite à La Bruyère lui-même, le jeune Phélypeaux, fils du ministre Pontchartrain, se permettait de lui écrire (5 juillet 169Zj) : « Si vous faites encore quelques voyages à Chantilly, je ne doute pas qu'avant qu'il