Sans dire Monsieur. {Note de La Bruyère
Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage.
(MoLiÈRB, le Misanthrope , acte II, scène iv.)
— Au lieu de citer de grands personnages de son temps, La Bruyère, selon son habitude, dépayse le lecteur. Il cite trois courtisans da temps de Marie de Médicis : Zamet, venu à la cour de France à la suite de Catherine de Médicis, et qui s'y maintint jusqu'au moment où il mourut (1614); l'abbé Ruccellaî, l'un des favoris de Concini, mort en 1627; enfin Concini lui-même, le maréchal d'Ancre, dont on sait les intrigues, la fortune et la mort (1617).
2. Quelques traits de cette peinture semblent s'appliquer à Saumery, gentilhomme du duc de Bourgogne : « Il ne parloit qu'à l'oreille ou sa main devant sa bouche... Toujours des riens qu'il ramassoit mystérieusement... Il avoit pris l'habitude de ne dire Monsieur de personne, et il citoit de la sorte les plus considérables personnages, dont il se donnoit pour avoir eu la confiance, et qui lui avoient dit ceci ou appris cela. » (Saint-Simon, t. II et t. VII.)
c'est un homme universel, et il se donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paroître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui alloient dire ce qu'ils en savent ; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en étoit originaire; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur : « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connois familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenoitle fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avoit commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade ^^ »
* Édition 8*". — On lit dans cette édition à la fin de cet alinéa: « et qui arrive fraîchement de son ambassade. » L'adverbe a-t-il été omis depuis à l'impression, ou supprimé comme superflu ?
1. La Bruyère s'est souvenu, pour son Arrias, du Grand Parleur de Thcopliraste. Arrias, selon les clefs du xvin'' siècle, serait M. Robert de Châiillon, conseiller au Cliâtelet, et pareille aventure lui serait arrivée. Delille a mis en vers ce caractère dans son poëme de la Conversation (cliant II). Montesquieu, dans les Lettres persanes, fait un portrait qui Il quelque ressemblance avec celui d' Arrias : « Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie, où je vis un bomme bien content de lui. Dans un quart d'iicure il décida trois questions de morale, quatre problèmes historiques, cinq points de physique. Je n'ai jamais vu un décisionnaire si universel : son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa
[10] 11 y a un parti à prendre dans les entreliens entre une certaine paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne ^
[11] Être infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! combien de ces mots aventuriers qui paroissent subitement, durent un temps, et que bientôt on ne revoit plus ! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite de la dire, et de la dire bien : elle devient un roman entre ses mains; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler longtemps ; il tombe ensuite en des parenthèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros
» Édition 4^
les sciences, on parla des nouvelles du temps : je voulus l'attraper, et je dis en moi-même : Ilfaut que je me mette dans mon fort; je vais me réfugier dans mon paj's. Jelui parlai delà Perse: mais à peine eus-je dit quatre mots, qu'il me donna deux démentis fondés sur l'autorité de M.Vl. Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, quel homme est-ce là? Il connoîtra tout à l'heure les rues d'Ispahan mieux que moi ! Mon parti fut bientôt pris : je me tus, je le laissai parler, et il décide encore. »
de l'histoire, et à lui qui vous parle, et k vous qui le supportez. Que seroit-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne survenoit heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la narration^?
[12] J'entends Théodecte^ de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se
3 Édition 4«.
1. Pour Théodecte, les clefs du xviii® siècle désignent ici le comte d'Aubigné, frère de M"'^ de Maintenon, dont il a été déjà question plus haut, dans les notes du chapitre des Femmes. Voici en effet le portrait que trace Saint- Simon (t. II, p. 53) de ce personnage: « M"" de Maintenon, dans ce prodige incroyable d'élévation où sa bassesse étoit si miraculeusement parvenue, ne laissoit pas d'avoir ses peines. Son frère n'étoit pas une des moindres par ses incartades continuelles. C'étoit un panier percé, fou à enfermer, mais plaisant avec de l'esprit et des saillies et des reparties auxquelles on ne pouvoit s'attendre. Avec cela bon homme et honnête homme, poli, et sans rien de ce que la vanité de la situation de sa sœur eût pu mêler d'impertinent; mais d'ailleurs il l'étoit à merveille, et c'étoit un plaisir qu'on avoit souvent avec lui do l'entendre sur les temps de Scarron et de l'hôtel d'Albrct, quelquefois sur des temps antérieurs, et surtout de ne pas se contraindre sur les aventures et les galanteries de sa sœur, en faire le parallèle avec sa dévotion et sa situation présente, et s'émerveiller d'une si prodigieuse fortune. Avec le divertissant il y avoit aussi beaucoup d'embarrassant à écouter tous les propos qu'on n'arrêtoit pas où on vouloit, et qu'il faisoit à table devant tout le monde, sur un banc des Tuileries, et fort librement encore dans la galerie de Versailles, où il ne se contraignoit pas non plus qu'ailleurs de dire très-ordinairement le beau-frère, lorsqu'il vouloit parler du roi. »
met le premier à table et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème^ qui donne le repas? II rappelle à soi toute l'autorité de la table ; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer''. Le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense; les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparois, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte et ceux qui le souffrent ^
[13] Troile est utile à ceux qui ont trop de bien : il leur ôte l'embarras du superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on devine les décisions. Il dit de cet esclave : « Il faut le punir, » et on le fouette; et de cet autre : <c II faut l'affranchir, » et on l'affranchit. L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui déplaire : il est congédié. Le maître est heureux, si Troïle lui laisse sa
» L'orthographe de La Bruyère est : Eutidème. ^ M Qu'à la disputer. » 'Édit. 5«-7«.) = Édition 5«.
femme et ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est fiiand, le maître et les conviés, qui en mangeoient sans réflexion, le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commençoient à le goûter n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre : tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne : c'est là qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, qu'il querelle son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. 11 régente, il domine dans une salle^; il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que par Troïle. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui agrée, il ride son front et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se lève pas; si l'on s'assied auprès de lui, il s'éloigne; si on lui parle, il ne répond point; si l'on continue de parler, il passe dans une autre chambre; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchiroit tous les étages, ou il se lanceroit par une fenêtre, plutôt que de se laisser joindre par quelqu'un qui a un visage ou un son de voix'' qu'il désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle. et il s'en est servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient, avec le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte
" <( Il prime, il domine dans une salle. » (Édit. 7*.) '' « Un ton de voix. » (Édit. 9''.)
quelquefois de ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, qu'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre approbation, ou qu'il souffre votre complaisance^ ^
[14] Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle ; et il ne vous coûtera bientôt pour le connoître que de l'avoir écouté : vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des valets, et un carrosse ''^
[15] Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade atten-
" Édition 7®.
•> Édition 4«.
1. Les clefs ne désignent aucun nom pour Troïle : la fin de ce caractère ressemble cependant bien à un portrait.
2. La Bruyère, dans cet alinéa, s'est souvenu de Thcophraste, chapitre de l'Impertinent ou du diseur de riens. — Selon les clefs du xviii^ siècle, cet inconnu serait l'abbé de Vassé, dont Saint-Simon (t. X, p. 1 80) ne dit cependant que du bien : « C'étoit un grand homme de bien depuis toute sa vie, qui ne s'étoit jamais soucié que de l'être, mais qui ne laissoit pas de voir bonne compagnie et d'en être considéré. » Une certaine marquise du Prat a été moins indulgente que Saint-Simon. Elle déclare reconnaître dans le portrait de La Bruyère « son vieil ami et défunt cousin, l'abbé de Vassé... Il a laisse dans sa famille la ridicule réputation d'un bavard à outrance, et d'un vaniteux excessif. » Elle veut bien reconnaître qu'à cela près, «Tabbé de Vassé étoit la bonté et la vertu mêmes. » {A'otes sur les tabUaux vendus, saccagés ou sauvés, dans mon pauvre château de la Goupillère, p. 73.)
tion à ce qu'ils disent, et avec qui l'on souiïre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris" de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes ^, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devroit faire le plus bel effet du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement.
[16] L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d' autrui -.
' Paistris (édit. l'^-S^); paîtris (édit. 4e-9e).
1. Gens qui affectont une grande pureté de langage. {Note de La Bruyère.) Voir le Lexique à ce mot.
2. Saint-Évremond avait déjà exprime des idées analogues, mais avec moins de précision et de délicatesse : « Le mérite ne fait pas toujours des impressions sur les honnêtes gens. Chacun est jaloux du sien, jusqu'à ne pouvoir souffrir aisément celui d'un autre. Une complaisance mutuelle concilie ordinairement les volontés; mais comme on donne autant par là qu'on reçoit, le plaisir d'être flatté se paye chèrement quelquefois par la peine qu'on se fait à flatter un autre. Mais qui veut bien se rendre approbateur, et ne se soucie pas d'être approuvé, celui-là oblige, à mon gré, doublement : il oblige de la louange qu'il donne et de l'approbation dont il dispense. C'est un grand secret dans la familiarité d'un commerce, de tourner les hommes, autant qu'on le peut honnêtement, à leur amour-propre. Quand on sait les faire cherchera propos et leur faire trouver en eux des talents dont ils n'avoient pas rusage, ils nous savent gré de la joie secrète qu'ils sentent de ce mérite découvert, et peuvent d'autant moins se passer de nous, qu'ils en ont besoin pour être agréablement avec eux-mêmes. »
[J7] 11 ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugements
[18] C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
[19] Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse^
[20] Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance ^
" Édition 4«.
1. « On dit peu de choses solides, lorsqu'on cherche à en dire d'extraordinaires. » (Vauvenargues.)
2. « La probité reconnue est le plus sur de tous les serments. » (Solon.) — Les serments étaient plus fréquents au temps de La Bruyère qu'aujourd'hui, dans la conversation de la société polie, comme ou peut le voir par quelques scènes des comédies de Molière.
[21] Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il a fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.
Un homme de bien ne sauroit empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.
[22] Clèon^ parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense^.
[23] 11 y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos. C'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à épargner leur pain; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes; d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur devant des misérables : cette conversation est trop forte pour eux, et la comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse''.
[24] « Pour vous, dit Eutliyphron"', vous êtes riche,
» Édition 5^ ^ Édition S*".
•^ On lit dans les anciennes éditions : Eutiphron.
1. Selon les clefs du xviii'' siècle, ce Cléon serait le partisan Monnerot, que nous revenons au chapitre des Biens de fortune, sous le nom de Champagne.
'2. Clefs du xviii'^^ siècle : « Du Buisson, intendant des finances. » — Du
OU vous devez l'être : dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est doux, et l'on est heureux à moins, » pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moitié de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre dépense, et s'il vous jugeoit digne d'une meilleure fortune, et de celle même où il aspire, il ne manqueroit pas de vous la souhaiter. 11 n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes^ : le monde est plein d'Euthyphrons^.
[25] Quelqu'un, suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule Tliéodcnne^ sur un discours qu'il n'a point entendu, et dont personne n'a pu encore lui rendre compte : il ne laisse pas de lui parler de son génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire ; et il est vrai que Théodème est demeuré courte
[26] L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants-, qui bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle
' La Bruyère avait mis d'abord (édit. T) : « si odieuses. »
^ Édition 7".
= Édition 5«.
Buisson est donne aussi pour le Cléarque du chapitre des Biens de fortune.
1. La plupart des clefs désignent, pour Théodème, divers abbcs, ou plutôt un même abbé dont le nom a été diversement altéré : Drubec, de Rubec, de Robe, Nobé, de Robbe, de Rébé. — Une seule clef désigne l'abbc Berthier, qui fut, en 1G97, le premier évoque de Blois.
2. Diverses clefs : « M. de Harlay, premier président. » Le mot oisif ne paraît guère pouvoir s'appliquer à un premier président. — Les clefs lui appliquent aussi, peut-être sans plus de raison, l'alinéa suivant.
ailleurs, vous expédient, pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur parle encore, qu'ils sont partis et ont disparu. Ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer: ils sont peut-être moins incommodes ^
[27] Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive. Il leur seroit utile d'être nés muets ou stupides : ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence ; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? De même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi^''.
[28] Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de
» Édition i".
'' Cet alinéa et les trois suivants sont de la 5'' édition. — La dernière phrase se trouvait d"ai)Ord dans la traduction de Théopliraste (chap. iiil; mais, comme c'était une addition au texte, La Bruyère l'en a retranchée, et l'a mise ici. L'idée est du reste empruntée au moraliste grec.
1. Les auteurs de clefs ont vu ici une allusion au premier président de Harlay. Voyez le cliapitrc des Grands, n° 46, note.
qui Tonne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison.
[29j Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort^
[30] Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier*", ni saluer avant qu'il me salue, sans m' avilir à ses yeux, et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. Montagne diroit^ : « Je veux avoir mes coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant-, et aller au rebours de mon naturel, qui m'emnieine vers celuy que je trouve à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy, j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et santé, je luy fais offre de mes offices
=• (( Le même ton, » simple faute d'impression, qiii a amené une discussion fort oiseuse entre les censeurs et les apologistes de La Bruyère (années 1696 et suivantes).
^ « Que je ne puis ni aborder le premier, ni... » (Édit. o^.)
1. Imité de Montagne. {Note de La Bruyère, insérée dans la 1" édition.)
2. « Estriver, quereller, se choquer ou se débattre de paroles. » (Furetière.) — « La philosophie n'estrive point contre les voluptés naturelles, pourveu que la mesure y soit ioincte. » (Montaigne, liv. Ilf, chap. v.)
^46 l^E LA SOCIÉTÉ
sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui vive. Geluy-là me deplaist, qui par la connoissance que j'ay de ses coutumes et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me ressouvenir tout à propos et d'aussi loin que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir bien et au delà? pour cela de me ramentevoir^ de mes bonnes qualitez et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison? C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout capable de si roide et de si subite attention; et quand bien elle m'auroit succédé- une première fois, je ne laisserois de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à estre fier. »
[31] Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraires
» Édition 4".
1. Se ramenlevoir, se souvenir. — Ce mot se trouve encore dans Molière {le Dépit amoureux, III, 4) : « Ne ramentevons rien, et reparons l'offense, n Ce dernier emploi est plus conforme à l'étymologie {ad menlem habere).
2. Succédé, réussi (de succedere qui a donné le mot successus, succès). Ce mot se trouve encore en ce sens dans les autours du xvii* siècle. Voyez le Dictionnaire de Littré, et les Remarques de Vaugclas, qui commence à trouver lo mot vieilli on ce sens.
[32] La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paroître l'homme au dehors comme il devroit être intérieurement-^ ^
L'on peut définir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la pratique : elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée aux temps'', aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes, ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la fait pas deviner : il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y perfectionne. Ily a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la politesse; il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents, ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite, et le rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse.
Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes.
[33] C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chan-
=" Édition 4«.
^ Éditions 1 •'«-&« : « au temps. »
1. « La politesse est l'expression ou l'imitation des vertus sociales c'en est l'expression, si elle est vraie, et l'imitation, si elle est fausse; et les vertus sociales sont celles qui nous rendent utiles ou agréables à ceux avec qui nous avons à vivre. » (Duclos, Considérations sur les mœurs.)
La politesse est à l'esprit Ce que la grâce est au visage ; De la boaté du cœur elle est la douce image, Et c'est la bonté qu'on chérit.
(Voltaire.)
lis DE LA SOCIÉTÉ
ter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mêmes talents; comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre poëte.
[SA] Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a faire bien, et faire selon leur goût : le dernier est préférable".
[35] Il y auroit une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte de louanges : l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables.
[36] Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour se trouver pauvre ; si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu de prospérité \
[37] Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein n'est pas un fort bon caractère * : il faut dans le commerce des pièces d'or et de la monnoie.
[38] Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il
» Édition 4'".
'' Cet alinéa et les deux suivants sont de la 4« édition.
1 « La sottise est une mauvaise qualité ; mais de ne la pouvoir supporter mauvaise et s'en despiter et rougir, comme il m'advient, c'est une aultre sorte de maladie qui ne doit guercs à la sottise en importunité. » (Montaigne, Essais, III, 6.)
faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès K
[39] L'on sait des gens qui avoient coulé leurs jours dans une union étroite : leurs biens étoient en commun, ils n'avoient qu'une même demeure, ils ne se perdoient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils dévoient se quitter l'un l'autre et finir leur société; ils n'avoient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble ; ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir; ils n'avoient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple : un moment plus tôt ils mouroient sociables, et laissoient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié '\
[40] L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l'antipathie'', pendant que des dehors contents , paisibles et enjoués nous
* Édition 5*.
'' « Par les défiances, les jalousies et l'antipathie. » (Édit. l''*-7«.)
1. Selon toutes les clefs, c'est une allusion à deux conseillers d"État, Courtin et Saint-Romain : « Ils étoient tellement amis qu'ils logeoient ensemble, et cfu'ils passèrent un grand nombre d'années dans cette union : à la fin ils s'en lassèrent, et par leur séparation, quoique demeurés amis, ils firent honte à l'humanité. » (Saint-Simon, Journal de Dangeau, t. V.) L'abbé de Choisy {Lettre à Bussy, 22 août 1691) et Bussy dans sa réponse (l*"" septembre ; voir sa Correspondance, t. VI, p. 502) parlent aussi de la séparation des deux amis comme d"une simple séparation, sans rupture. Cela ne s'accorde pas avec le texte de La Bruyère, qui suppose une brouille. Les dates font une autre difficulté : la séparation de Courtin et de Saint-Romain est de 1691 et le passage de La Bruyère est de 1690, édition 5«.
trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n'attend que votre retraite pour recommencer.
[41] Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l'on étudie son foible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode ; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paroît sur son visage lui attire des éloges : on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
[42] Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte*.
[AS] Clénnte^ est un très-honnête homme; il s'est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde et la plus raisonnable : chacun, de sa part, fait tout le plaisir et tout l'agrément des sociétés où il se trouve; l'on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse. Ils se quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le notaire. H y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles ^
' Édition 4''.
1. Les clofs désignent, pour Cléante, divers personnages sans importance : un M. Bclot; Loison, receveur à Nantes; de l'Escalopier, conseiller au parlement.
2. « Il y a quelquefois, de petites hargnes et riottes souvent répétées
ET DE LX CONVERSATION. loi
[44] L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, mais foiblement sur les nourritures ^ : elles dépendent d'une union fragile de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l'année du mariage.
[A5] Un beau-père aime son gendre % aime sa bru. Une belle-mère aime son gendre, n'aime point sa bru. Tout est réciproque ^.
[46] Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfants de son mari : plus elle est folle de son mari, plus elle est marâtre.
Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d'esclaves, que la pauvreté'.
[47] G** et H**- sont voisins de campagne, et leurs
* Quelques éditeurs, à cause de la réflexion finale : « Tout est réciproque, » ont cru devoir corriger et lire : « Un beau-père n'aime pas son gendre. » Nous donnons le texte de toutes les éditions originales.
<= Édition 5<'.
procédantes de quelques fasclieuses conditions, ou de quelque dissimilitude, ou incompatibilité de nature, que les estrangers ne cognoissent pas, lesquelles par succession de temps engendi-ent de si grandes aliénations des volontez entre des personnes, qu'elles ne peuvent plus vivre ni habiter ensemble. » (Plutarque, Vie de Paulus .EmiUus, trad. d'Amyot, chap. m.)
1. A'oumfures, terme de notariat: c'est l'obligation imposée aux parents par contrat de nourrir les époux pendant un certain temps.
2. Ces initiales, selon les clefs, sont celles de Hervé, doj-en du parlement, et de Vedeau de Grammont, conseiller du parlement, ou de son beau-père, Genoud de Guiberville. La bagatelle pour laquelle ils se brouillèrent était le droit de pèche sur un cours d'eau. La querelle s'envenima d'année en année (et après avoir été en 1083 un simple procès de pèche, elle devint une inscription en faux contre les titres de noblesse de Vedeau, et se termina par sa condamnation à un bannissement perpétuel (1693). L'his-
terres sont contiguës; ils habitent une contrée déserte et solitaire. Éloignés des villes et de tout commerce, il sembloit que la suite d'une entière solitude ou l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque; il est cependant diiïicile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs haines '^ dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères, ne se sont brouillés pour une moindre chose.
Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls, et qui la partagent toute entre eux deux : je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne seroit que pour les limites.
[48] Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous''^
[49] J'approche d'une petite ville -, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une
" « Leur haine. » (Édit. l^-S*^.) ^ Édition 7^
toire est racontée tout au long dans les Mémoires de Rochefort, par Gaudras de Courtilz (1088, in-80). Voir Ed. Fournier, /a Comédie de La Bruyère, p. 148 et suiv. Le procès est mentionné par le Journal de Dangeau, à la date du 5 février 1093.
1. a Un esprit droit a moins de peine à se soumettre aux esprits de travers que de les conduire. » (La Rochefoucauld, Maxime ccccxlviii.)
2. Les faiseurs de clefs ont cru, bien gratuitement, devoir nommer cette petite ville. Pour les uns, c'est Richelieu, à cause du château; pour les autres, Saint-Gerniain-en-Laye, à cause de la forêt. Il vaut mieux remarquer, avec M. Fournier (la Comédie de La Bruyère, p. 73), que ce passage donna sans doute à Picard l'idée de la comédie de la Petite Ville.
belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paroît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : « Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! » Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir ='.
[50] 11 y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel , et que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en aucuns partis; où les familles sont unies, et où les cousins^ se voient avec confiance; où un mariage n'engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par l'offrande *, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques; d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance; où l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs -; où le doyen vit bien avec ses chanoines;
1* Ce mot est en italiques, jusques et y compris la 1^ édition.
1. « Offrandes se dit particulièrement des présents qu'on fait aux curés en allant baiser la patène. Il y a toujours de la dispute pour les offrandes. » (Furetière, Dictionnaire.)
2. <i Bailli, officier de robe, qui rendoit la justice dans un certain ressort. — Elu, officier royal subalterne non lettré, qui connoît en première instance de l'assiette des tailles et autres impositions, des différends qui surviennent en conséquence, et de ce qui concerne les aides et les gabelles. — Assesseur, officier de justice gradué, créé pour servir de conseil ordinairement à un juge d'épée dans la maréchaussée. Molière a dit dans ses comédies :
Madame l'Assesseur et Madame l'Élue. »
(FuRETiÉKE, Dictionnaire.)
loi DE LA SOCIÉTÉ
OÙ les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres •■*.
[51] Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis, ou qui ont de l'esprit^.
[52] On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive *=.
[53] Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement : si l'on vouloit être estimé, il faudroit vivre avec des personnes estimables ''.
[5/i] Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres ^ qui le met à couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
[55] Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure , et dont nous ne haïssons pas à être raillés : ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres.
= Edition 4^ ^ Édition 4^ <= Édition 5*-.
^ Édition 5'-.
1. Clefs manuscrites : « ]o Roi, » Erreur évidente : la pensée est bien plus générale.
[56] Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots* : ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence '\
[57] La moquerie est souvent indigence d'esprit.
[58] Vous le croyez votre dupe : s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous - ?
[59] Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnoîtrez que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content ''^
[60] Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le contraire de ce que l'on cherche"^, si c'est à se faire estimer.
[61] Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les
■'' Edition 4"=.
^ Édition 4«.
•= Telle est l'orthographe de toutes les éditions originales (voyez Lexique au mot Verbe.
<i u De ce où l'on vise. » (Édit. V-i".)
1. « Personne ne se croit propre comme un sot à duper un homme d'esprit. » (Vauvenargues.)
2. « La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que l'on nous tend, et on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres. » (La Rochefoucauld, Maxime cxvii.)