‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 68 sur 141 · Voyez le Lexique · texte numérisé non relu

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éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tète à un voyageur pour suivre d'abord le grand chemin , et s'il est plein et embarrassé, prendre la terre, et aller à travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot, riche et accrédité ="?

Il y a même des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui se placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l'opulence, sans qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur travail ou de la moindre industrie : quelqu'un les a conduits à la source d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer ; on leur a dit : « Youlez-vous de l'eau? puisez; » et ils ont puisé ^ K

[39] Quand on est jeune , souvent on est pauvre : ou l'on n'a pas encore fait d'acquisitions, ou les successions ne sont pas échues. L'on devient riche et vieux en même temps : tant il est rare que les hommes puissent réunir tous leurs avantages ! et si cela arrive à quelques-uns, il

* Edition 5*".

^ Édition 5*.

1. Los auteurs de clefs veulent que cet alinéa fasse allusion, les uns à Nicolas d'Orviile, les autres à Boucherai, chancelier de France. Le premier était trésorier de France à Orléans, et « avait été dans la confidence du roi avec M""-' de Lavallière. » Voici ce que Saint-Simon (t. II) dit du second : « Qui eût voulu faire un chancelier de cire, l'eût pris sur M. Boucherat. Jamais figure n'a été si faite exprès; la vérité est qu'il n'y falloit pas trop chercher autre chose, et il est difficile de comprendre comment M. de Turonne s'en coiffa, et comment ce magistrat soutint les emplois par lesquels il passa. »

DES BIENS DE FORTUNE. m

n'y a pas de quoi leur porter envie : ils ont assez à perdre par la mort pour mériter d'être plaints \

[kO] Il faut avoir trente ans pour songer à sa fortune ; elle n'est pas faite à cinquante ; l'on bâtit dans sa vieillesse, et l'on meurt quand on en est aux peintres et aux vitriers.

[!iï] Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la vanité , de l'industrie, du travail et de la dépense de ceux qui sont venus avant nous, et de travailler nous-mêmes, de planter, de bâtir, d'acquérir pour la postérité •> ?

[42] L'on omTe et l'on étale tous les matins "= pour tromper son monde; et l'on ferme le soir après avoir trompé tout le jour.

[43] Le marchand fait des montres ^ pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire; il a le cati^ et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et qu'elle paroisse bonne; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle ne

* Édition b\

^ Édition 5=.

<= Dans les éditions l"-5« il y avait simplement : « L'on étale tous les matins, » Et, plu? loin, à la place de : « l'on ferme le soir, il y avait : « et l'on se retire le soir. »

1. « Montre se dit parmi les marchands de l'exposition de leurs marchandises, l'une après l'autre, aux acheteurs... Montrée se dit aussi des étoffes ou des marques que les marchands mettent au devant de leurs boutiques, pour enseigner aux passants les choses dont ils font trafic, » (Furetière, Dictionnaire françois).

2. On appelle cati (La Bruyère écrivait catis) un apprêt qui donne du lustre aux étoffes.

vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se peut; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il l'a livrée la lui paye en or qui soit de poids '.

[!ili] Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de bien , et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. Le savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes richesses.

L'on peut s'enrichir dans quelque art, ou dans quelque commerce que ce soit, par l'ostentation d'une certaine probité.

[45] De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien *•.

[liQ] Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le désir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes , ou s'engagent dans des professions équivoques, et dont ils se cachent longtemps à eux-mêmes le péril et les conséquences ; ils les quittent ensuite par une dévotion discrète, qui ne leur vient jamais qu'après qu'ils ont fait leur récolte, et qu'ils jouissent d'une fortune bien établie ^

» Édition 8«.

'' Édition 5*.

1. Quelques auteurs de clefs, voulant absolument mettre partout un nom, ont mis ici celui de Racine. C'est faire à la fois un outrage à Racine, à La Bruyère et à la vérité. Louis Racine a dit de son père (et on peut l'en croire), qu' « il laissa plus de gloire que de richesses. »

[li7] Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur; il manque à quelques-ans jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse ; de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étoient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités : je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux; je me jette et me réfugie dans la médiocrité^.

[hS] On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que personne ne les soulage; mais s'il est vrai que les riches soient colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que quelqu'un veuille leur résister''.

[Ii9] Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ne consume; celui-là est pauvre, dont la dépense excède la recette.

Tel, avec deux millions de rente, peut être pauvre chaque année de cinq cent mille livres *.

* Édition 5" •> Édition 5"

1. Les clefs désignent ici le marquis de Seignelay. En annonçant sa mort à Bussy, M"" de Sévigné écrit : « Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que M""' de Seignelay renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on dépense deux ou trois fois autant. » (13 novembre 1690.) Mais Bussy n'ajoute pas foi aux propos de sa cousine et répond : « M. de Seignelay a donné '200,000 francs par testament à sa femme et 100,000 écus à son dernier fils, et, toutes dettes payées, il laisse 400,000 francs de rente. » (19 novembre 1190.)

11 n'y a rien qui se soutienne plus longtemps qu'une médiocre fortune ; il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.

L'occasion prochaine* de la pauvreté, c'est de grandes richesses.

S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage-.

S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que l'on désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté*.

[50] Les passions tyrannisent l'homme; et l'ambition suspend en lui les autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les vertus. Ce Tryphon, qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste, libéral, humble et même dévot : je le croirois encore, s'il n'eût enfin fait sa fortune ^.

[51] L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir : la bile gagne, et la mort approche, qu'avec un visage flétri, et des jambes déjà foibles, l'on dit : ma forlune, mon établissement.

[52] 11 n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres ^

■ Les six alinéas qui précèdent sont de la 7* édition. ^ Cet alinéa et les deux suivants sont de la i" édition.

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