‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 67 sur 141 · P. T. S. Les Partisais (voyez plus haut, p. 173, n · texte numérisé non relu

P. T. S. Les Partisais (voyez plus haut, p. 173, n

sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune et regorger de bien ^ .

[36] Faire fortune est une si belle phrase S et qui dit une si belle chose, qu'elle est d'un usage universel : on la reconnoît dans toutes les langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour et à la ville-, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l'un et de l'autre sexe : il n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue**.

» Édition 5^

^ Édition 4''. — De la i*" à la T*", cet alinéa était ainsi rédigé : « Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, qu'elle est d'un usage universel; elle a passé de la cour à la ville, elle a perce les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l'un et de l'autre sexe; il n'y a point de lieux sacrés ou profanes où elle n'ait pénétré; on la reconnoît dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers, il suffit d"être homme pour s"en servir. »

i. Ce passage trouve en quelque sorte son commentaire dans le sermon de Bourdaloue sur les Richesses (Carême, 2« semaine), où le prédicateur commente longuement le mot d'Horace : Rem, quocunque modo rem :

M Ma douleur est que ces paroles, prises dans toute leur énergie, conviennent encore aujourd'hui à un million de chrétiens, qui semblent n'avoir point d'autre religion que celle-là : Rem, si possis recte; si non, quocunque modo rem, etc., etc. »

2. A la cour et à la ville. La fureur des affaires n'était en effet pas particulière aux partisans ; cotte rapacité se voyait jusque chez les gens de cour ; c'est ainsi que le comte de Grammont tirait pour son compte 40 à 50,000 livres d'un concussionnaire condamné par contumace, et que la propre bru du roi, M"><^ la Dauphine, se faisait donner par le roi un prisonnier de la Bastille suicidé, dont, au dire de Dangeau, « elle espéroit tirer beaucoup d'argent. i>

[37] A force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une honnêteté, et presque capable de gouverner*.

[38] Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune : ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat; je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire ^

Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa fortune ; l'on y songe trop tard, et quand enfin l'on s'en avise, l'on commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer : de là vient peut-être que les fortunes sont si rares"".

Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer : il néglige tout, il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose, qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune : s'il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droit- ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence; et, si de nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avoit quitté; il est déterminé, par la nature des difficultés, tantôt à les surmonter, tantôt à les

' Edition T.

^ Édition 5n

1. Turcaret nous l'apprend : « Un bel esprit n'est pas nécessaire pour faire son chemin. Hormis moi et deux ou trois autres, il n'y a que des génies assez communs. Il suffit d'un certain usage, d'une routine qu'on ne manque guère d'attraper. Nous voyons tant de gens! Nous nous étudions à prendre ce que le monde a de meilleur : voilà toute notre science. » (Acte II, scène vi.)

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