Voyez le Lexique au mot liien
4. Les clefs nomment ici un certain Morin, qui « a fait en Angleterre une grande fortune au jeu, et qui est aujourd'hui fort petit compagnon. »
[7h] Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publics, comme autant de pièges tendus à l'avarice des hommes, comme des gouffres où l'argent des particuliers tombe et se précipite sans retour, comme d'affreux écueils où les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il parte de ces lieux des émissaires pour savoir à heure marquée qui a descendu à terre avec un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagné un procès d'où on lui a compté une grosse somme, qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain considérable , quel fils de famille vient de recueillir une riche succession, ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les deniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que de tromper; mais c'est un métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout temps par ce genre d'hommes que j'appelle des brelandiers*. L'enseigne est à leur porte, on y liroit presque : Ici Von trompe de bonne foi ; car se voudroient-ils donner pour irréprochables? Qui ne sait pas qu'entrer et perdre dans ces maisons est une même chose? Qu'ils trouvent donc sous leur main autant de dupes qu'il en faut pour leur subsistance, c'est ce qui me passer
[75] Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne sauroient se passer de jouer : quelle excuse ! Y a-t-il une passion , quelque violente ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même langage?
» Édition 5«.
1. Voyez le Lexique. — Sur le métier de brelandier, Regniei' a dit,
Satire xiv :
Pourtant c'est un trafic qui suit toujours sa route, Où, bien moins qu'à la place, on a fait banqueroute. Et qui dans le brelan se maintient bravement, N'en déplaise aux arrêts de notre parlement.
Seroit-on reçu à dire qu'on ne peut se passer de voler, d'assassiner, de se précipiter^? Un jeu effroyable, continuel, sans retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son adversaire , où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la perte, consumé par l'avarice, où l'on expose sur une carte ou à la fortune du dé la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants, est-ce une chose qui soit permise ou dont l'on doive se passer? Ne faut-il pas quelquefois se faire une plus grande violence, lorsque poussé par le jeu jusques à une déroute universelle, il faut même que l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille?
Je ne permets à personne d'être fripon; mais je permets à un fripon de jouer un grand jeu- : je le défends à un honnête homme. C'est une trop grande puérilité que de s'exposer à une grande perte %
[76] Il n'y a qu'une affliction qui dure , qui est celle qui vient de la perte de biens : le temps, qui adoucit toutes les autres , aigrit celle-ci. Nous sentons à tous
" Édition 5^
i. Voyez le Lexique. La passion du jeu était fort répandue, surtout depuis que le roi en donnait l'exemple. Les noms de joueurs ruinés n'étaient pas rares : on ne sait pourquoi les clefs se bornent à citer le président Robert.
2. Les friponneries au jeu étaient très-fréquentes, même parmi les grands seigneurs. Saint-Simon cite un M. de Seissac, forcé pour ce fait de quitter la cour (t. II). M"'* de Sévigné, qui parle de ce Seissac (18 mars 1671), donne ailleurs (30 mars 1672) à sa fille, qui jouait beaucoup, des conseils semblables à ceux de La Bruyère : « Voilà une réflexion qui me vient sur les pertes fréquentes que vous faites au jeu, et sur celles de M. de Grignan : prenez-y garde; il n'est pas agréable d'être dupe; soyez persuadée que ce n'est pas une chose naturelle de gagner et de perdre continuellement. »
moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que nous avons perdu nous manque \
[77] Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses filles, à payer ses dettes, ou à faire des contrats, pourvu que l'on ne soit ni ses enfants ni sa femme ^.
[78] Kl les troubles , Zénobic -, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice : l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auroient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé , et dans cette splendeur où vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande Reine;
» Édition 5«.
1. « Ceux qui se ruinent me font pitié. C'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir également, et que le temps augmente au lieu de diminuer. » (Scvigné, 28 juin 1671.)
2. Zénobie, reine de Palmyre, prit après la mort de son époux, Odcnat, le titre de Reine de l'Orient, soutint pendant cinq années la guerre contre les Romains (267-272J, et, vaincue par Aurélien, fut emmenée à Rome pour orner le triomphe de Tempereur.
employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paroissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune ^ ^
' Édition S"'.
i. « Si je voulais, par un seul passage, donner à la fois une idée du grand talent de La Bruyère, et un exemple frappant des contrastes dans le style, je citerais ce bel apologue qui contient la plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux des parvenus, » (Suard, Notice sur la personne et les écrits de La Bruyère.) Les clefs du xviii'" siècle désignent ici assez maladroitement Gourville, l'intendant du prince de Condé, « qui, non content du château de Saint-Maur, dont M. le prince s'étoit contenté, avoit fait beaucoup de dépenses pour l'embellir. » L'auteur de cette clef ignorait que Gourville n'avait pas acheté le château de Saint-Maur, et qu'il n'en avait que la jouissance, sa vie durant, à la charge d'employer 240,000 fr. à Pachèvcment du château : or il le rendit en 1C97 à la maison de Condé, après y avoir dépensé près de 400,000 francs, moyennant un dédommagement pour sa jouissance interrompue et pour le surplus des dépenses faites par lui. (Voyez iliemotres de Gourville, coll. Pctitot, p. 454; Journal de Dangcau, t. \'l, p. 144.) — M. Edouard Fournier {la Comédie de La Bruyère, "p. 130 et suiv.) a proposé une nouvelle explication qui. même pour des critiques sévères (voyez l'article de M. de Frcmery dans la Revuecritique de 1808, t. L p. 144), paraît avoir toute la vraisemblance désirable. Le pâtre enrichi du péage des rivières est, selon lui, le traitant La Touanne, trésorier do l'extraordinaire des guerres, qui était à Saint-Maur voisin du prince de Condé, et qui, par son luxe de parvenu, faisait ombrage à cette maison princièrc. Le château de Saint-Maur, ancien domaine de Catherine de Médicis (Zénobie), avait été au xvn'' siècle partagé en deux parts, dont l'une appartenait à la maison de Condé, l'autre à La Touanne. Vainement M. le duc avait essayé, c'est Saint-Simon qui nous l'apprend (t. II), « de joindre les
[79] Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse, et sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. Il n'est plus; il n'en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous : il n'y a jamais eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en ont chassé : il a tourné la tète, et il l'a regardée de loin une dernière fois; et il est mort de saisissement^*.
[80] L'on ne sauroit s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on appelle les caprices du hasard ou les jeux de la fortune. Il y a cent ans qu'on ne parloit point de ces familles, qu'elles n'étoient point : le ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur; les biens, les honneurs, les dignités fondent sur elles à plusieurs reprises ; elles nagent dans la prospérité. Enmolpc -, l'un de ces hommes qui
jardins de La Touanne aux siens et d'avoir sa maison pour en faire une petite maison particulière à ses plaisirs et une décharge au château, le financier s'ctoit montré intraitable ; il avoit répondu aux ouvertures qui lui avoient été faites par des prétentions exorbitantes, et, comme pour braver le prince, avoit dépensé plus de 700,000 francs pour rembellissement de son habitation. » {Journal de Dangeau, t. VIII, p. 236.) Il n'est en effet pas impossible que, en cette circonstance, La Bruyère, dans sa haine contre les traitants, ait épousé la querelle et servi les rancunes de M. le duc. Il ne lui a pas été donné de voir le châtiment de La Touanne, qui fit banqueroute en 1701, laissant un passif de quatre millions (Saint-Simon, t. II).
1. Selon les clefs du xviii^ siècle, cet alinéa fait allusion à Jacques Bordier, intendant des finances, qui avait dépensé plus d'un million à sa propriété du Raincy (voyez Tallcmant des Réaux, Historiettes, t. IV). Mais il était encore propriétaire de ce château quand il mourut (1C60); ses héritiers le vendirent, et n'en furent pas chassés par des créanciers.
2. Eumolpe, selon les clefs, est M. de Seignelay, fils de Colbert. Mais
n'ont point de grands-pères, a eu un père du moins qui s' étoit élevé si haut, que tout ce qu'il a pu souhaiter pendant le cours d'une longue vie, ça été de l'atteindre; et il l'a atteint. Ëtoit-ce dans ces deux personnages éniinence d'esprit, profonde capacité? étoit-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur rit plus; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs ancêtres \
[81] La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que l'état seul, et non le bien, règle la dépense ''.
[82] Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail! Si vous avez négligé la moindre chose, quel repentir*^ !
[83] Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. 11 parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut K II dort le jour, il dort la
^ Edition 5«.
'' Édition 4*.
" Édition 4*.
Seignelay mourut à trente ans (novembre 1G90) et non après une longue vie; il n'était pas mort au moment où fut publié cet alinéa (mars 1690); de plus la famille de Colbcrt n'était nullement déchue; enfin il est difficile d'admettre que La Bruyère se soit demandé si c'est la capacité de Colbert ou les conjonctures qui l'avaient élevé si haut.
1. « Je vis un petit homme si fier, il prit une tasse de tabac a\ec tant
nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ^ Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête , et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient , présomptueux , colère , libertin ^, politique , mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche'.
Phédon a les yeux creux , le teint échauffé , le corps sec et le visage maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écou-
de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me lasser de l'admirer. » (Montesquieu, Lettres persanes).
i. « Son moi étoit comme une machine pneumatique qui attiroit l'air autour de lui et n'en laissoit plus pour personne de ceux qui Tapprochoient. » (Saint-Simon).