‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 81 sur 141 · Voyez le Lexique · texte numérisé non relu

Voyez le Lexique

gentilliomme. Un jeune homme fleuri, vif, enjoué, spirituel n'est pas souhaité plus ardemment ni mieux reçu ; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire à qui se trouve avec lui dans une même visiter Combien de galants va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne fera-t-il point manquer ! Pourra-t-il suffire '' à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est pas seulement la terreur des maris, c'est l'épouvantail de tous ceux qui ont envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur consignation ^ On devroit proscrire de tels personnages si heureux, si pécunieux, d'une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine de folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avoient que du mérite •=.

[15] Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la contrefaire; il ne l'imite en aucune manière dans ces dehors agréables et caressants que quelques courtisans, et surtout les femmes, y ont naturellement pour un homme de mérite, et qui n'a même que du mérite : elles ne s'informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres; elles le trouvent à la cour, cela leur suffit; elles le souffrent, elles l'estiment; elles ne demandent pas s'il est venu en

* « Voilà toutes les femmes en campagne pour l'avoir pour galant, et toutes les filles pour épouxeur. Il tient ici contre le mortier; là il le dispute au cavalier ou au gentilhomme; on se l'arrache des mains; un jeune homme fleuri, vif, enjoué, spirituel ne seroit pas souhaité plus ardemment ni mieux reçu ; son char demcuroit aux portes, il entre dans les cours, tout lui est ouvert. Combien de galants, etc. » (Édit. b^-l^.)

'' « Pourroit-il suffire seul... » (Édit. 5'').

•^ Édition 5"'.

i. Voyez, plus haut, la note de La Bruyère au 9« alinéa, p. 213.

chaise ou à pied, s'il a une charge, une terre ou un équipage : comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d'un carrosse qui s'arrête à sa porte, elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans, sans le connoître ; mais si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie, quelle impatience n'at-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point! ôtera-t-elle les yeux de dessus lui? Il ne perd rien auprès d'elle : on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement; elle l'en estime davantage, elle l'en aime mieux ^.

[16] Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que la grossièreté des femmes du peuple, et que la rusticité des villageoises : elle a sur toutes deux l'affectation de plus ^.

[i 7] La subtile invention, de faire de magnifiques présents de noces qui ne coiitent rien, et qui doivent être rendus en espèce ^ !

^ Édition 8«.

** Cet alinéa et les trois suivants sont de la 4* édition.

1. Voyez le Lexique au mot Espèce. — Un imitateur de La Bruyère commente ce passage en le délayant, sans doute avec la prétention de le rendre clair. « Les présents de noces sont jugés beaux, le galant est appelé magnifique : il le seroit en effet, s'il avoit eu le cœur de ne point offrir

[18] L'utile et la louable pratique de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte ^ ! de commencer par s'appauvrir de concert par l'amas et l'entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier % les meubles et la toilette!

[19] Le bel et le judicieux usage que celui qui, préférant une sorte d'effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme d'une seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la curiosité des gens de l'un et de l'autre sexe, qui, connus ou inconnus, accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu'il dure ^ ! Que manque-t-il à une telle coutume, pour être

de bijoux qu'il ne fût en état de payer ; quelques jours après son mariage, il les rend en espèce au joaillier ; il s'y étoit engagé, et tient exactement sa parole. La nouvelle épouse, à qui le secret est confié, aime mieux dire qu'elle a perdu au jeu ses diamants, que de s'avouer la dupe de son mari. » (Brillon, le Théophraste moderne.)

1. « .... On a maintenant la sotte coutume de dépenser en meubles, présents et frais de noces la moitié de la dot d'une femme, et quelquefois le tout... )i (Furetière, le Roman bourgeois.) — « Une dot de cent mille livres étoit employée par nos pères, plus judicieux que nous, en acquisitions ; aujourd'hui pareille dot sert à d'autres usages. Le mari en achète les présents et les habits de noces ; c'est le moindre inconvénient pour la femme, heureuse quand il n'a pas dissipé la dot avant que de la recevoir, et qu'il n'achève pas de ruiner ses espérances par des engagements dont elle ignore la suite. » (Brillon, le Théophraste moderne.)

.2. Gaultier, célèbre marchand de soie, d'or et d'argent, dont parle plusieurs foisM""^ de Sévigné (t. III, p. 76; VI, p. 164, cdit. Monmerqué).

3. « C'est un usage à Paris, disent les clefs, que les nouvelles mariées reçoivent, les trois premiers jours, leurs visites sur un lit, où elles sont magnifiquement parées, en compagnie de quelques demoiselles de leurs amies; et tout le monde les va voir, et examine leur fermeté et leur contenance sur une infinité de questions et de quolibets qu'on leur dit dans cette occasion. » M""' de Genlis n'accepte pas cette critique. « L'usage, dit-elle,

entièrement bizarre et incompréhensible, que d'être lue dans quelque relation de laMingrélie*?

[20] Pénible coutume, asservissement incommode! se chercher incessamment les unes les autres avec l'impatience de ne se point rencontrer; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruite, et dont il

pouvait être embarrassant pour les nouvelles mariées, mais il n'était établi que pour épargner la fatigue et l'ennui du cérémonial des visites, et il n'était pas uniquement fait pour les jeunes mariées; il était observé de môme par toutes les femmes forcées par d'autres circonstances de recevoir un grand nombre de visites, soit de condoléance, soit de félicitation, etc. Sous le règne de Louis XV, cet usage fut très-modiflé : les jeunes mariées ne reçurent plus du tout de visites de cérémonie, on se contenta de leur en faire faire en les menant partout ; les seules princesses du sang, qui se mariaient toujours à Versailles, se mettaient sur un lit, mais toutes parées et avecleurs grands paniers, pour recevoir le roi, afin d'éviter de le conduire jusqu'à ses appartements: ce qui n'épargnait que la peine de le poursuivre; car un quart d'heure après, elles allaient le remercier de sa visite. Los princesses se mettaient aussi sur leur lit pour recevoir les cardinaux, qui, comme princes de l'Église, avaient la prétention d'être reconduits par elles; d'ailleurs les particulières, pour recevoir des visites de compliments, se mettaient tout habillées sur une chaise longue : usage très-sensé, qui débarrassait de l'ennuyeux cérémonial des reconduites. » (Notes à l'édition de La Bruyère, 1812.) L'observation de La Bruyère n'en subsiste pas moins; et elle est justifiée par les divers passages des auteurs du temps où cet usage est rappelé, par exemple par M'"* de Sévigné (lettres des 6 et 8 décembre 1679, t. VL P- 120 et 132), et par Saint-Simon : « Nous couchâmes dans le grand appartement de l'hôtel de Lorge, dit-il en racontant son propre mariage (Mémoires, t. I, p. 252% Le lendemain, M. d'Auneuil, qui logooit vis-à-vis, nous donna un grand dîner, après lequel la mariée reçut sur son lit toute la France à Thôtel de Lorge, où les devoirs de la vie civile et la curiosité attirèrent la foule. » Deux jours après, à Versailles, M™* de Saint- Simon « reçut toute la cour sur son lit dans l'appartement de la duchesse d'Arpajon. » Le lendemain de son mariage. M'"'' de Lauzun « vit le monde sur son lit à l'hôtel de Lorge, » qu'elle devait habiter, et deux jours après, « elle vit (à Versailles) toute la cour sur son lit. » [Ibid., p. '^55.) Voyez encore Saint-Simon, Mémoires, t. H, p. 115, et t. X, p. 339.

1. La Mingrélie, contrée de la Russie (entre le Caucase et la mer Noire), répondant à l'ancienne Colchide.

importe peu" que l'on soit instruite; n'entrer dans une chambre précisément que pour en sortir; ne sortir de chez soi l'après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d'avoir vu en cinq petites heures trois suisses, une femme que l'on connoît à peine , et une autre que l'on n'aime guère! Qui considéreroit bien^ le prix du temps, et combien sa perte est irréparable, pleureroit amèrement sur de si grandes misères.

[21] On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez"^ à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pasfrançois. Parlez aux uns^ d'aunage, de tarif, ou de sol pour livre, et aux autres -, de voie d'appel, de requête civile, d'appointement, d'évocation. Ils connoissent le monde, et encore par ce qu'il a de moins beau et de moins spécieux; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil praticien % qui au fond de son étude sombre et enfumée, et l'esprit occupé

" « Dont il impoi'tc i>i peu. » (Kdit. l^-G"^). '' « Qui connoîlroit bien. » (Édit. l"-3'). ■^ M Ne parlez pas... « (Édit. 7«^-8").

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