Aux hommes de robe (suivant les termes do procédure
3. Praticien, « celui qui entend bien les diverses sortes de procédures. )> (Richelet, Dictionnaire françuis.)
d'une plus noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons; et s'il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu vivre en de tels temps, où il n'y avoit encore ni offices, ni commissions, ni présidents, ni procureurs ; il ne comprend pas qu'on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette \
[•22] Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville : quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savoient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le faste aux choses utiles. On ne les voyoit point s'éclairer avec des bougies, et se chauffer à un petit feu : la cire étoit pour l'autel et pour le Louvre. Ils ne sortoient point d'un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse; ils se persuadoient que l'homme avoit des jambes pour marcher, et ils marchoient. Ils se conservoient propres quand il faisoit sec ; et dans un temps humide ils gâtoient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours, que le chasseur de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée. On n' avoit pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière; il y avoit même plusieurs magistrats qui alloient à pied à la chambre ou aux enquêtes S d'aussi
* Édition 7%
L <i Dans la première institution du parlement il n'y avoit que deux
bonne grâce qu'Auguste autrefois alloit de son pied au Capitole. L'étain dans ce temps brilloit sur les tables et sur les bufl'ets, comme le fer et le cuivre dans les foyers ; l'argent et l'orétoient dans les coffres. Les femmes se faisoient servir par des femmes; on mettoit celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'étoient pas inconnus à nos pères : ils savoient à qui l'on confioit les enfants des rois et des plus grands princes; mais ils partageoient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptoient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense étoit proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout étoit mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avoit entre eux des distinctions extérieures qui empêchoient qu'on ne prît la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissoient entier à leurs héritiers, et passoient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disoient point : « Le siècle est dur, la misère est grande, l'argent est rare; » ils en avoient moins que nous, et en avoient assez, plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l'on étoit alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somp-
chambres et deux sortes de conseillers : l'une étoit la grand' chambre pour les audiences, dont les conseillers s'appeloient jugeurs, qui ne faisoient quo juger; Tautrcrfes enquêtes, dont les conseillers s'appeloient rapporteurs, qui ne faisoient que rapporter les procès pat écrit. » (Furetière, Dictionnaire, au mot Chambre.)
tuosité, magnificence, est dissipation , folie, ineptie dans le particulier'' K
» Édition 5«.
1. Tout ce passage a choqué Voltaire, qui a cru y voir une attaque dirigée contre la doctrine du progrès et les principes de l'économie politique: « Que prétendait, dit-il, l'amer, le satirique La Bruyère, que voulait dire ce misanthrope forcé en s'écriant : Nos ancêtres ne savaient pas préférer le faste aux choses utiles?... Ne voilà-t-il pas un plaisant éloge à donner à nos pères, de ce qu'ils n'avaient ni abondance, ni industrie, ni goût, ni propreté? L'argent était dans les coffres! Si cela était, c'était une trèsgrande sottise. L'argent est fait pour circuler... Ne se lassera-t-on jamais de louer les défauts du temps passé pour insulter aux avantages du nôtre? » {Politique et législation, t. L) Un des récents éditeurs de La Bruyère, M. Destailleur, fait remarquer avec raison que ce qui est loué ici, ce n'est pas l'avarice et la malpropreté, mais l'économie, la simplicité et la modestie, qui s'accordent mieux que le luxe avec la vérital)le abondance. La dernière phrase de l'alinéa prouve que c'est au faux luxe des faux bourgeois, et non à la magnificence des fortunes bien établies que La Bruyère entendait faire allusion. La Bruyère ne proteste nullement contre les progrès de la civilisation ; il a seulement en vue les bourgeois gentilshommes.
[1] Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire à un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble'' en lui par ce seul mot^
" HiSTORiQLE DU TEXTE. — « QuG Ton iic rasseiïible. » (Édit. l'''-7*).
1. Il est intéressant et il ne paraîtra sans doute pas inutile de rapprocher du jugement de La Bruyère sur la cour plusieurs témoignages du temps.
Le duc de Saint-Simon résume, à propos de la Fcuillade, les vices des courtisans en ces deux mots : « Bassesse jusqu'à l'indignité pour la faveur, hauteur insupportable dans la fortune. »
Fcnelon, Examen de conscience sur les devoirs de la royauté : « Le métier d'adroit courtisan perd tout dans un État. Les esprits les plus courts et les plus corrompus sont souvent ceux qui apprennent le mieux cet indigne métier. Ce métier gâte tous les autres : le médecin néglige la médecine; le prélat oublie les devoirs de son ministère; le général d" armée songe bien plus à faire sa cour qu'à défendre l'État ; l'ambassadeur négocie bien plus pour ses propres intérêts à la cour de son maître, qu'il ne négocie pour les véritables intérêts de sou maître à la cour où il est envoyé. L'art de faire sa cour gâte les hommes de toutes les professions et étouffe le vrai mérite. »
Bourdaloue, Sermon sur la Providence : » Oui, mes chers auditeurs, et vous le savez mieux que moi, l'idole de la cour, c'est la fortune. C'est à la cour qu'on l'adore, c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa sauté, sa liberté, sa conscience môme et son salut. C'est à la cour qu'on règle sur elle ses amitiés, ses services, ses complaisances, jusqu'à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous : ses vices deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Mais que ce même homme qu'on idolàtroit, vienne à déchoir, et
DE LA COUR. 23f
[2] Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur ^ déguise ses passions, dément son cœur, parle , agit contre ses sentiments. Tout ce grand
quï! ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparoissent et sont les premiers à l'oublier. »
Le même Bourdaloue ailleurs signale et condamne {Pensées, t. XIV, p. 2^7) « les hauteurs et los fiertés des grands, leurs airs dédaigneux et méprisants, leurs façons do parler, leurs termes, leurs gestes, leurs regards, toutes leurs manières ou brusques et rebutantes, ou trop impérieuses et trop dominantes; leurs tyrannies et leurs duretés, quand, par l'abus le plus énorme du pouvoir dont ils ont été revêtus, ils tiennent dans l'oppression des hommes comme eux, et leur font sentir sans ménagement tout le poids de leur grandeur. »
Massillon, Petit carême, premier dimanche : « Que de bassesses pour parvenir! Il faut paroître non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation, on encense et on adore lidole qu'on méprise; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi, et ne penser que d'après les autres'; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons... Ce n'est point là une peinture imaginée ; ce sont les mœurs des cours et l'histoire de la plupart de ceux qui y vivent. »
A ces témoignages de satiriques ou de moralistes, qui connaissaient la cour et parlaient devant elle, ajoutons-en d'autres qui viennent des personnes les plus haut placées à la cour :
1° de Madame, mère du régent :
« Depuis que je suis ici, je suis accoutumée à voir de si vilaines choses, que si jamais je me trouvois en un lieu où la fausseté ne régnât pas, où le mensonge ne fût pas favorisé et approuvé comme dans cette cour, je croirois avoir trouvé un paradis. » {Lettres nouvelles, 19 février 168-2.)
2° M'"* de Maintenon : « Comptez, monseigneur, que presque tous les liommes noient leurs parents et leurs amis pour dire un mot de plus au roi et pour lui montrer qu'ils lui sacrifient tout. Ce pays-ci est effroj'ablo, et il n'y a pas de tète qui n'y tourne. Défiez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahison sur trahison. La cour change les meilleurs. » {Lettre à l'archevêque de Paris, 15 novembre lC9o.)
1. On cite ce mot du duc d'Orléans, régent, au sujet d'un grand seigneur « C'est un parfait courtisan : il n'a ni humeur ni honneur. »
raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu.
[3] Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde? de même qui peut définir la cour^"?
[h] Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le matin la voit le soir pour la reconnoître le lendemain, ou afin que lui-même y soit connu.
[5] L'on est petit à la cour, et quelque vanité que l'on ait , on s'y trouve tel ; mais le mal est commun , et les grands mêmes y sont petits.
[6] La province est l'endroit d'où la cour, comme dans son point de vue, paroît une chose admirable : si l'on s'en approche, ses agréments diminuent, comme ceux d'une perspective que l'on voit de trop près.
[7] L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.
[8] La cour ne rend pas content ; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs ^.
[9] Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour :
' Cet alinéa et les deux suivants sont do la 4" édition. ^ Édition 7*.
il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui étoit inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.
[10] La cour est comme un édifice bâti de marbre : je. veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis *.
[11] L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain ^.
[12] Le brodeur et le confiseur seroient superflus, et ne feroient qu'une montre inutile, si l'on étoit modeste et sobre : les cours seroient désertes, et les rois presque seuls, si l'on étoit guéri de la vanité et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs*. Il semble qu'on livre'' en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.
[13] Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans
' Édition 6".
^ De son diocésain, mots ajoutes dans la 4*^ édition. Le diocésain, c'est l'évoque du diocèse.
c « Que l'on livre. » (Édit i"-7«).
1. « Omnia serviliter pro dominatione. » (Tacite, Hist., I, 36.) On lit dans un discours que Salluste fait tenir à Lépide contre Sylla : « Satellites ejus, liomines maxumi nominis, dominationis la populum servitium suum mercedem dant. » (Salluste, Fragments.)
comme la présence du prince : à peine les puis-je reconnoître à leurs visages; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui qui est honnête et modeste s'y soutient mieux : il n'a rien à réformer.
[Ih] L'air de cour est contagieux : il se prend à V**'' ^ comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs, et en des chefs de fruiterie ^ : l'on peut, avec une portée d'esprit fort médiocre, y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent pour faire son capital de l'étudier et se le rendre propre ; il l'acquiert sans rénexion, et il ne pense point à s'en défaire.
[15] N**^ arrive avec grand bruit; il écarte le monde, se fait faire place ; il gratte , il heurte presque * ; il se nomme : on respire, et il n'entre qu'avec la foule''.
-• Dans les éditions 1-5, il y avait à***. Ce n'est qu'à partir de la 0"= que La Bruyère n'a pas craint de mettre le V*'*. '' Édition i'\