‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 85 sur 141 · Du Château (de Versailles · texte numérisé non relu

Du Château (de Versailles

2. Toutes les clefs désignent ici, avec assez de vraisemblance, un certain Langlée, dont Saint-Simon fait un portrait qui ressemble fort à celui de La Bruyère : « C'étoit un homme de rien dont le père s'étoit enrichi, et la mère encore plus : elle avoit été femme de chambre de la reine mère, fort bien avec elle, intrigante qui avoit produit son fils de bonne heure dans le grand monde, où il s'étoit mis dans le jeu. Il y fut doublement heureux, car il y gagna un bien immense, et ne fut jamais soupçonné do la moindre infidclitc. Avec très-peu ou point d'esprit, mais avec une grande connoissance du monde, il sut prêter de bonne grâce, attendre de meilleure grâce encore, se faire beaucoup d'amis... Il fut des plus grosses parties du roi du temps de ses maîtresses... Il se trouva insensiblement de tout à la cour de ce qui n'étoit que futile, et qui n'en est pas une des moindres parties à qui en sait profiter. Il fut donc de tous les voyages, de toutes les fêtes, de tous les Marlys, et lié avec toutes les maîtresses, puis avec toutes les filles du roi, et tellement familier avec elles qu'il leur disoit leurs vérités... Il rcgentoit au Palais-Royal chez le maréchal de Villeroy, chez tous les gens en première place. Il s'étoit rendu maître des modes, des fêtes, des goûts... Il ne se bâtissoit pas de maison, qu'il ne présidât à la manière de la monter, de l'orner et de la meubler... Point de mariages dont les habits et les présents n'eus-

[19] Ne croiroit-oii pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre? L'un a du moins les affaires de terre, et l'autre les maritimes. Qui pourroit les représenter exprimeroit l'empressement, l'inquiétude, la curiosité, l'activité, sauroit peindre le mouvement. On ne les a jamais vus^ assis, jamais fixes et arrêtés : qui même les a vus'' marcher? on les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part : ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine; ne leur faites pas de questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec vous et longtemps , vous suivre même où il vous plaira de les emmener ^ Ils ne sont pas les satel-

'' « On ne les a jamais vu assis.» (Édit. 7f-9«).

•' « Qui même les a vu marcher. » Texte de toutes les éditions originales de La Bruyère.

sent son choix ou au moins son approbation. Il abusoit souvent de l'empire qu'il usurpoit. A Monsieur, aux filles du roi, à quantité de femmes, il leur disoit des ordures horribles, et cela chez elles, à Saint-Cloud, dans les salons de Marly... Son commerce étoit assez sûr, et iln'avoitriende méchant, cloit obligeant même et toujours porté à servir de sa bourse ses amis... Une espèce comme celle-là dans une cour y est assez bien ; pour deux, c'en seroit beaucoup trop. » {Mémoires, t. IL) M"'" de Sévigné achève le portrait dans plusieurs de ses lettres (du 5 janvier 1672, citée plus haut, au n' 71 du chapitre des Biens de fortune; des 5 et G novembre 167G, où l'on voit M""' de Montespan recevoir d'une main inconnue une robe de brocart d'or; et le roi de s'écrier : m C'est Langlée, » et la cour de répéter : « C'est Langlée, » et M'"" de Sévigné de dire avec la cour : « C'est Langlée. »

\. « Titus, sain et malade, conserve la même activité; il va solliciter un procès le jour qu'il a pris médecine, et fait des vers une autre fois avec la fièvre; et, quand on le prie de se ménager : « Hé! dit-il, le puis-je un « moment ; vous voyez les affaires qui m'accablent; quoique au vrai il n'y en « a aucune qui ne soit tout à fait volontaire. » (Vauv«nargues),

lites de Jupiter^ je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l'annoncent et le précèdent ; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans; tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux, et si utile à la république. Ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes , et ils savent à la cour tout ce que l'on peut y ignorer; il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants , légers et précipités. Le dirai-je? ils portent au vent S attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de s'y voir assis '\

[20] Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur'; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter ^ il doit alors insinuer qu'il est de tous

" Cet alinéa est de la 5" édition. Dans la 5*-" et la 6'' on lit ainsi la dernière phrase : « Ils portent au vent, et sont comme attelés au char de la Fortune, où ils sont tous deux fort éloignés de se voir assis. »

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