‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 89 sur 141 · Voyez le Lexique · texte numérisé non relu

Voyez le Lexique

[50] L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, et l'on se place aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance" d'un homme qui est condamné, et qui sait qu'il va mourir : vaine, maligne, inhumaine curiosité; si les hommes étoient sages, la place publique seroit abandonnée, et il seroit établi qu'il y auroit de l'ignominie seulement à voir de tels spectacles ^ Si vous êtes si touchés de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux, contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste, et qu'il en reçoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un calme étudié et d'une feinte modestie, combien il est content et pénétré de soi-même ; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur son visage, comme il ne songe plus qu'à vivre et à avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ne peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur'', quel air froid et sérieux il conserve pour

^ « Les traits, le visage et la contenance. » (Édit. S"-?".) '' « Sous le poids de son propre bonheur. » (Édit. o''-!'.)

1. La leçon était à l'adresse de la meilleure société : M'"* de Sévijiné ne fait pas difficulté d'écrire qu'elle est allée avec d'autres dames de la cour voir passer la Brinvilliers et la Voisin (17 juillet 1G7G, 23 février 1080). Les mêmes protestations devaient être répétées dans le xviii" siècle, ce siècle qui se piquait de sensibilité :

Parlerai-je d'Iris? Chacun la prône et l'aime;

C'est un cœur, mais un cœur... c'est l'humanité même :

Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé

Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté,

La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes;

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes,

Il est \T:ai ; mais aussi qu'à la mort condamné

Lalli soit, en spectacle, à l'échafaud traîné,

Elle ira la première à cette horrible fête

Acheter le plaisir do voir tomber sa tête.

(Gilbert, le Dix-liuiliéme Siècle.}

DE LA COUR. 2oi>

ceux qui ne sont plus ses égaux : il ne leur répond pas, il ne les voit pas; les embrassements et les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achèvent de lui nuire ; il se déconcerte, il s'étourdit : c'est une courte aliénation ^ Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces; que de choses pour vous à éviter*!

[51] Un homme qui vient d'être placé- ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres; il emprunte sa règle de son poste et de son état : de là l'oubli, la fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude''.

[52] Théonas, abbé depuis trente ans, se lassoit de l'être. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre, qu'il en avoit de porter une croix d'or sur sa poitrine'; et parce que les grandes fêtes se passoient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmuroit centre le temps présent, trouvoit l'État mal gouverné, et n'en prédisoit rien que de sinistre. Convenant en son cœur que le mérite est dangereux dans les cours à qui veut s'avancer, il avoit enfin pris son parti, et renoncé à

* Édition 5«.

'' Édition 6«.

1. Selon los clefs, cet homme heureux, qui ne voit pas ceux qui ne sont plus ses égaux, c'est M. Boucherat, alors chancelier de France. Il est certain que l'élévation de Boucherat lai avait un peu tourné la tête. Saint- Simon rapporte que, dès qu'il fut chancelier, « il ferma sa porte aux carrosses des magistrats, puis des gens de condition sans titre, enfin des prélats. » {Mémoires, t. I, p. 288.)

2. Quelques clefs désignent ici Pontchartrain, secrétaire d'État depuis 1690. (Voyez plus loin, n" 57.) Mais Pontchartrain était un ami de La Bruyère.

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