‹ Œuvres complètes de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 94 sur 141 · Le théâtre d'Arlequin est la comédie italienne · texte numérisé non relu

Le théâtre d'Arlequin est la comédie italienne

2. La Bruyère s'est peut-être souvenu ici de Bossuet : « La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir, » (Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, 1685.)

2Gi DE LA COUR.

avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprice; et après toutes SCS rêveries et toutes ses mesures, on est échec% quelquefois mat; souvent, avec des pions qu'on ménage bien, on va à dame, et l'on gagne la partie : le plus habile l'emporte, ou le plus heureux^.

[65] Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés; rien ne paroît d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son tour : image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait assez de chemin, il revient souvent au même point d'où il est partie

[66] (( Les deux tiers de ma vie sont écoulés; pourquoi tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j'essuie; trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voyoit bien qu'à force de lever la tête ; nous disparoîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplois si avidement, et de qui j'espérois toute ma grandeur; le meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la retraite et un endroit qui soit son domaine. » N*** a pensé cela dans sa disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité ''^

' Ëchet dans les éditions originales.

'' Édition 4'^. — Dans les éditions 4^-7% la dernière phrase était ainsi : « le plus fort l'emporte, ou le plus heureux. » ''■ Édition 5*.

** « Dans sa prospérité. » (Édit. 1",)

i. Los clefs appliquent cet alinéa au cardinal de Bouillon. Les dates ne

[67] Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui ; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave : cela se compense.

[68] Xantippe * au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyoit le prince, qu'il lui parloit, et qu'il en ressentoit une extrême joie ; il a été triste à son réveil ; il a conté son songe, et il a dit : « Quelles chimères ne tombent point dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment! » Xantippe a continué de vivre; il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé ; et il a été plus loin que son songe, il est favoris

[69] Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu ?

[70] L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune'.

[71] Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du prince, qui n'en sauroit voir mille à la fois; et s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de malheureux M

" Édition 4*.

concordent pas : disgracié en 1685, il ne fut rappelé à Versailles qu'en 1G90, c'est-à-dire deux ans après la publication de cet alinéa.

1. Les auteurs de clefs ont cru voir Xandppe dans M. de Bontemps, fils de l'un des premiers valets de chambre du roi.

2. « L'ambitieux a dans une cour autant de maîtres dont il dépend qu'il y a de gens de toutes conditions dont il espère d'être secondé ou dont il craint d'être desservi. » (Bourdaloue, Sermon sur l'Ambition.)

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