‹ Œuvres complètes de J. de La BruyèreChapitre 16 sur 155 · Fausse dévotion. {Note de La Bruyère · texte numérisé non relu

Fausse dévotion. {Note de La Bruyère

DE LA 3rODE. 31

apôtres, ignoroient ces termes, simples gens qui n'avoient que la foi et les œuvres, et qui se réduisoient à croire et à bien vivre ^.

[27] C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse ^ : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.

[28] C'est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant : ils ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands et qui les délassent de leur grandeur; on sait que Favier est beau danseur, et que Lorenzani fait de beaux motets ^ Qui sait au contraire si l'homme dévota de la vertu? il n'y a rien pour lui sur la cassette ni à l'épargne % et avec raison : c'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il étoit récompensé, exposeroit le Prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et payer pension à l'hypocrite ^

* Édition 4^

^ « Et la rendre pieuse. » (Édit. l*"*.)

«= Édition 8«.

1. Favier, danseur de l'Opéra, était maître de danse du duc de Bourbon, relève de La Bruyère. Les motets de Paolo Lorenzani, maître de musique d'Anne d'Autriche, ont été imprimés en 1693.

2. C'est-à-dire : il n'a aucune pension sur la cassette du roi, ni aucune rente sur le trésor public.

[29] L'on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d'inspirer la résidence ^i.

[30] Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos ; elle fait supporter la vie et rend la mort douce : on n'en tire pas tant de l'hypocrisie ^.

[31] Chaque heure en soi comme à notre égard est unique ; est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour dans l'abîme des temps; le temps même sera détruit- : ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. 11 y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps ^

^ « L'on croit que la dévotion de la cour inspirera enfin la résidence. » (Édit. re-7^) '' Édition 4«.

^ Édition 5^

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