‹ Œuvres complètes de J. de La BruyèreChapitre 49 sur 155 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

TRADUCTION DE THEOPHRASTE

Les Caractères de Théophraste avaient été déjà traduits en français par Jérôme Bénévent, « Parisien, trésorier général de France en Berry » (1613); mais cette traduction paraît avoir été ignorée de La Bruyère. Il ne semble pas avoir connu davantage les traductions qui avaient paru dans des langues étrangères, par exemple la traduction italienne d'Ansaldo Geba (1610) et la traduction anglaise de J. Healey (1616).

Sa traduction a été faite sur l'édition et la traduction latine de Casaubon, réimprimées plusieurs fois depuis leur première publication en 1592. Mais il peut également avoir eu recours à la traduction latine de Politien, ainsi qu'à une autre d'Adrien Turnèbe et d'un certain Daniel Furlanus, de Crète (1605).

Le texte de Théophraste a été, depuis le temps de La Bruyère, l'objet de nombreuses corrections, de changements importants dus à la découverte de nouveaux manuscrits et aux conjectures plus ou moins aventureuses de la critique. Les versions s'en sont multipliées dans presque toutes les langues. En France même, la traduction des Caractères moraux de Théophraste a été refaite plusieurs fois depuis La Bruyère : par Levesque (1782), par Belin de Ballu (1790), par Coray (1799), enfin par Stiévenart (18Zj2). On trouvera, à la fin de V Introduction de cette dernière traduction , tous les renseignements bibliographiques désirables sur

les diverses éditions et traductions des Caractères de Théophraste (p. 3I-Z18).

La traduction de La Bruyère a eu pour elle dès son apparition le témoignage d'un homme qui se connaissait en grec : « La traduction des Caractères de Théophraste, a dit Ménage, est bien belle et bien françoise et montre que son auteur connoît parfaitement le grec. Je puis dire que j'y ai vu bien des choses que, peut-être faute d'attention, je n'avois pas vues dans le grec. » [Menagiana, t. IV, p. 219, édition de 1715.) Il est vrai qu'il y a dans ces derniers mots une épigramme, en souvenir de certain caractère du pédant qui avait paru être un portrait de Ménage et par allusion aux infidélités de la traduction de La Bruyère*.

La traduction de La Bruyère a été ainsi jugée par un des hellénistes qui se sont essayés après lui sur le texte de Théophraste:

« La Bruyère, dit Coray, a traduit Théophraste comme Virgile aurait peut-être traduit V Iliade d'Homère, ou Cicéron les Harangues de Démosthène. C'est une tâche extrêmement difficile, pour un traducteur qui se sent le talent de son auteur, que celle de se défendre de donner à ce dernier plus d'esprit qu'il n'en a. Il est sans cesse tenté de faire disparaître ou de déguiser ce qui lui paraît incohérent; de paraphraser par des idées accessoires ce qu'il croit trop concis ou trop obscur; d'adoucir les traits trop forts, ou de renforcer ceux qui ne le sont pas assez ; en un mot, de mêler ses idées à celles de son auteur. Dût-il être infidèle, il ne peut se décider à se traîner servilement sur les pas d'un écrivain original, quand il se sent la force de se frayer comme lui une route nouvelle. Cependant il ne faut point croire que ce soit la seule cause des inexactitudes qu'on trouve dans la traduction de La Bruyère. Il travaillait sur un texte difficile par son extrême concision et par les altérations fréquentes que lui a fait subir l'ignorance des copistes; sur un texte qui depuis le premier jusqu'au dernier chapitre n'est qu'une allusion perpétuelle à des usages et à des coutumes que nous ne connaissons pour la plupart qu'imparfaitement. Toutes ces difficultés exigeaient des recherches que La Bruyère n'a pu ou n'a pas voulu faire. » Discours préliminaire.)

Page 1