SUR LA TRADUCTION DE THÉOPHRASTE
Il ne faut pas oublier que La Bruyère était d'une épocjue qui n'entendait pas comme on le fait aujourd'hui les devoirs du traducteur, et qui réclamait pour lui une « honnête liberté, » selon le mot de Boileau (dans sa Préface a la traduction de Longin). La Bruyère n'a pas cru devoir trop surprendre, trop dépayser ses lecteurs; il a, par exemple, modifié les traits qui eussent paru trop éloignés de nos usages, et supprimé quelques autres qui eussent choqué la délicatesse de ses contemporains; d'autres fois, il a allongé le texte de son auteur, soit pour le rendre plus clair à des lecteurs du xvii* siècle, dont 11 est avant tout préoccupé, soit pour l'achever et pour faire un portrait de ce qui n'était qu'une esquisse.
On s'est attaché, dans la présente édition, à relever les principales inexactitudes de sens que présente cette traduction, et l'on a distingué par la différence des caractères typographiques le texte de Théophraste et les paraphrases de La Bruyère : ces dernières sont mises en lettres italiques. Il a paru nécessaire de faire la part de l'auteur et du traducteur, et intéressant de montrer le futur auteur des Caractères s'essayant par un ouvrage étranger à son rôle de fin observateur et d'écrivain original. C'est là que, pour la première fois, il avait mis comme en dépôt quelques-uns de ses tours les plus ingénieux. Il entendait bien ne pas les perdre; et, comme ils étaient quelquefois ajoutés au texte, il lui est arrivé de les retrancher pour les transporter dans son propre livre. (Voyez la note à la fin du chapitre m.)
DISCOURS
SUR
THÉOPHBASTE'
Je n'estime pas que l'homme soit capable de former dans son esprit un projet plus vain et plus chimérique que de prétendre, en écrivant de quelque art ou de quelque science que ce soit, échapper à toute sorte de critique, et enlever les suffrages de tous ses lecteurs.
Car, sans m'étendre sur la différence | des esprits des hommes, aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages, qui fait goûter aux uns les choses de spéculation et aux autres celles de pratique, qui fait que quelquesuns cherchent dans les livres à exercer leur imagination, quelques autres à former leur jugement, qu'entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent entendre délicatement, ou former des raisonnements et des conjectures, je me renferme seulement dans cette science qui décrit les mœurs, qui examine les hommes, et qui développe leurs caractères, et j'ose dire que, sur les ouvrages qui traitent de choses qui
1. Ce discours servait d'introduction générale au livre de La Bruyère, composé : 1» des Caractères de Théophraste; 2° des Caractères ou mœurs de ce siècle.
les touchent de si près, et où il ne s'agit que d'euxmêmes, ils sont encore extrêmement difficiles à contenter.
Quelques savants ne goûtent que les apophtbegmes des anciens et les exemples tirés des Romains, des Grecs, des Perses, des Égyptiens; l'histoire du monde présent leur est insipide; ils ne sont point touchés des hommes qui les environnent et avec qui ils vivent, et ne font nulle attention à leurs mœurs. Les femmes au contraire, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, indifférents pour toutes les choses qui les ont précédés-', sont avides de celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main : ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des descriptions et des peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne croient pas ressembler, que jusque dans la chaire l'on se croit obhgé souvent de suspendre l'Évangile pour les prendre par leur foible, et les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée*.
La cour ou ne connoît pas la ville, ou par le mépris qu'elle a pour elle néglige d'en relever le ridicule, et n'est point frappée des images qu'il peut fournir; et si au contraire l'on peint la cour, comme c'est toujours avec les
^ Précédé. Ce participe est ainsi écrit dans les dix premières éditions (1G87-1697).
1. Bourdaloue « s'étoit mis à dépeindre les gens » (M"^* de Sévigné, lettre du 25 décembre 1671). Voyez Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX, p. 226 et suivantes; Anatole Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps. — Bourdaloue avait du reste de nombreux imitateurs, moins habiles que le maître. (Voyez plus haut, t. II, p. 88, note 2.)
ménagements qui lui sont dus, la ville ne tire pas de cette ébauche de quoi remplir sa curiosité, et se faire une juste idée d'un pays où il faut même a,voirvécu pour le connoître.
D'autre part, il est naturel aux hommes de ne point convenir de la beauté ou de la délicatesse d'un trait de morale qui les peint, qui les désigne, et où ils se reconnoissent eux-mêmes : ils se tirent d'embarras en le condamnant ; et tels n'approuvent la satire que lorsque, commençant à lâcher prise et à s'éloigner de leurs personnes, elle va mordre quelque autre.
Enfin quelle apparence de pouvoir remplir tous les goûts si différents des hommes par un seul ouvrage de morale? Les uns cherchent des définitions, des divisions, des tables et de la méthode : ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et cette vertu en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force et la magnanimité ; les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès entre lesquels chaque vertu se trouve placée, et duquel de ces deux extrêmes elle emprunte davantage^ :
1. La Bruyère fait ici allusion aux traités de mcrale composés par Aristote ou à soa imitation. « Aristote fait connaître nos vices et nos vertus par leur propre essence; il a mis dans sa morale une précision presque géométrique, et telle qu'il n'y aurait peut-être pas de meilleure méthode à suivre, si on voulait, comme le souhaitaient Locke et Leibnitz, porter dans la morale ces démonstrations rigoureuses dont les sciences exactes paraissent seules susceptibles. Cet axiome devenu si commun, in medio virtus, est le fondement de la méthode d' Aristote : il regarde les vices opposés comme deux extrêmes, entre lesquels se trouve placée à distance égale la vertu, dont les vices opposés sont ou le défaut ou l'excès. » (Rochefort, Observations sur les Caractères de Théophraste, dans les Mémoires de V Académie des inscriptions (t. XLVJ, p. 18(1). C'est ainsi que, selon Aristote, le courage est une vertu qui occupe le milieu entre deux défauts, la témérité et la lâcheté. — La même méthode a été suivie dans quelques traités de morale publiés au xvii'^ siècle, et auxquels La Bruyère fait sans doute également allusion : Tableau des passions humaines, par Coeffeteau (1615) ; de l'Usage des passions, par !e P. Senault (lOil); Morale, par René Bary (1063).
toute autre doctrine ne leur plaît pas. Les autres, contents que l'on réduise les mœurs aux passions et que l'on explique celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des artères S quittent un auteur de tout le reste.
Il s'en trouve d'un troisième ordre, qui, persuadés que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de foible et de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de louable, se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui, supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux mœurs du temps, corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisoient pas de tirer leur instruction.
Tel est le traité des Caractères des mœurs - que nous a laissé Théophraste. Il l'a puisé dans les Éthiques ^ et dans ]es grandes Morales d'Aristote% dont il fut le disciple ^
» « Dans les Éthiques et les grandes Morales d'Aristotc. » (Édit. V^-T.)
1. Allusion aux Caractères des passions, de Martin Gureau de la Chambre (de 1640 à 1662), et surtout au livre des Passions de Vâme, de Descartes (1649).