‹ Œuvres complètes de J. de La BruyèreChapitre 86 sur 155 · Le texte ajoute : « un fou ou · texte numérisé non relu

Le texte ajoute : « un fou ou

[XYII]. DE l'esprit chagrin.

L'esprit chagrin fait que Von n est jamais content de personne^ et que l'on fait aux autres mille plaintes sans fondement. Si quelqu'un fait un festin^ et quil se souvienne ^'envoyer un plat ^ à un honmie de cette humeur, il ne reçoit de lui pour tout remerciement que le reproche d'avoir été oublié : « Je n'étois pas digne, dit cet esprit querelleux, de boire de son vin, ni de manger à sa table.» Tout lui est suspect, jusques aux caresses que lui fait sa maîtresse : « Je doute fort, lui dit-il, que vous soyez sincère^ et que toutes ces démonstrations d'amitié partent du cœur. )) Après une grande sécheresse venant à pleuvoir, comme il ne peut se plaindre de la pluie, il s'en prend au ciel de ce qu'elle n'a pas commencé plus tôt. Si le hasard lui fait voir une bourse dans son chemin, il s'incline : « Il y a des gens^ ajoute-t-il, qui ont du bonheur^ pour moi^ je n'ai jamais eu celui de trouver un trésor. » Une autre fois, ayant envie d'un esclave, il prie instamment celui à qui il appartient d'y mettre le prix ; et dès que celui-ci, vaincu par ses importunités, le lui a vendu, il se repent de l'avoir acheté : « Ne suis-je pas trompé ? demande-t-il, et exigeroit-on si peu d'une chose qui seroit sans défauts? » A ceux qui lui font les compliments ordinaires sur la naissance d'un fils et sur V augmentation de sa famille : «Ajoutez, leur dit-il, pour ne rien oublier, sur ce que mon bien est diminué de la moitié. » Un homme chagrin, après avoir eu de ses juges ce qu'il demandoit,

1. C'a été la coutume des Juifs et d'autres peuples orientaux, des Grecs et des Romains. {Note de La Bruyère.)

et l'avoir emporté tout d'une voix sur son adversaire, se plaint encore de celui qui a écrit ou parlé pour lui, de ce qu'il n'a pas touché les meilleurs moyens de sa cause ; ou lorsque ses amis ont fait ensemble une certaine somme pour le secourir dans un besoin pressant, si quelqu'un l'en félicite et le convie à mieux espérer de la fortune : (( Comment, lui répond-il, 'puis-je être sensible à la moindre joie, quand je pense que je dois rendre cet argent à chacun de ceux qui me l'ont prêté, et n'être pas encore quitte envers eux delà reconnoissance de leur bienfait? »

[XVIIl]. DE LA DÉFIANCE.

L'esprit de défiance nous fait croire que tout le monde est capable de nous tromper. Un homme défiant, par exemple, s'il envoie au marché l'un de ses domestiques pour y acheter des provisions, il le fait suivre par un antre qui doit lui rapporter fidèlement combien elles ont coûté. Si quelquefois il porte de l'argent sur lui dans un voyage^ il le calcule à chaque stade * qu'il fait, pour voir s'il a son compte. Une autre fois étant couché avec sa femme, il lui demande si elle a remarqué que son coffrefort fût bien fermé-, si sa cassette est toujours scellée, et si on a eu soin de bien fermer la porte du vestibule ; et, bien qu'elle assure que tout est en bon état, l'inquiétude le prend, il se lève du lit, va en chemise et les pieds nus, avec la lampe qui brûle dans sa chambre %

1. Six cents pas. {Note de La Bruyère.) — Plus exactement 600 pieds, ou 125 pas.

2. Plus exactement : « Si elle a fermé à clef le coflfrc-fort. »

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