DES DEVOIRS UES OFFICIERS, T1T. IV, SE(.T. II
est d'avoir en eux-mêmes la vérité, c'est-à-dire, de l'avoir dans l'esprit et dans le cœur, de la connaître et de l'aimer, car c'est dans la connaissance et dans l'amour de la vérité que consiste la sagesse et la principale science d'un juge, et c'est la crainte de Dieu qui donne cette science et cette sagesse (1). C'est par la lumière de la vérité qu'un juge discerne en chaque occasion quel est son devoir, et c'est par l'amour de la vérité qu'il s'y porte et qu'il l'embrasse de toutes ses forces (2); car personne n'ignore que l'amour est le principe unique de nos mouvemens, de nos actions et de notre conduite, et comme nous ne saurions agir que pour quelque fin qui nous attire, c'est à cet attrait où tendent toutes nos démarches comme un poids au centre, et c'est la pente de ce poids qu'on appelle amour; de sorte que si le juge ne sent un attrait dans la vérité et dans la justice, et si son poids a sa pente vers quelque autre objet, il se portera par d'autres attraits à des injustices, et sera sans mouvement pour rendre justice dans les occasions où elle ne sera accompagnée de rien qui l'attire.
La quatrième qualité nécessaire aux juges, est l'éloignement de l'avarice, et cette qualité, comme les autres, suit la crainte de Dieu, qui juge que rien n'est plus méchant qu'un avare (3), et que rien ne lui est par conséquent plus opposé; car l'avare plonge son cœur dans un amour capitalement opposé à celui qui est commandé par les deux premières lois, et qui ruine ces deux fondemens de toute justice, puisqu'il engage l'avare dans une idolâtrie, qui est la source de tous les maux (4).
Si l'avarice dans l'usage des biens temporels est un si grand crime, qu'elle est appelée une idolâtrie et même la source de tous les maux, quel nom pourrait-on donner à l'avarice des juges dans le ministère divin de la dispensation de la justice, puisque ce crime à leur égard n'est pas un simple violement des devoirs communs et mutuels des hommes entre eux, mais encore une prévarication contre l'ordre universel, et contre le devoir de ce service et de ce ministère public , auquel les juges sont singulièrement destinés par leurs fonctions, et cette prévarication de l'avarice des juges est d'autant plus criminelle que l'avarice des particuliers, en ce que les particuliers n'exercent leur avarice que par des voies qui portent les apparences et le caractère de l'iniquité, et qui peuvent être réprimées par l'autorité des juges, au lieu que l'avarice des juges s'exerce parla voie même de l'autorité, qui établit l'injustice par le ministère de la justice.
On peut remarquer ici deux effets de l'avarice, qui sont les plus ordinaires d<ms le ministère de la justice et qui paraissent les moins criminels.
Le premier est de prendre plus d'émolumens qu'on ne doit en prendre, ou d'en prendre dans des occasions où l'on ne doit pas en prendre.
(1) Eccli. 1. 34. Ps. 110. 10. (a) Sap. i. i. 3. Reg. 3. 9 L. 14. c. de judiciis. (3) Eccli. 10. 9. (4) Coloss. 3. 5. Eplies. 5 . 5. t. Timoth 6. 9 et 10. v. Col . 3 . 5.
On se flatte aisément dans cette injustice, et plusieurs circonstances v contribuent; la modicité de chaque prévarication, et l'usage les rendent insensibles, et le proûl réel se rencontrant avec l'impunité, l'avarice se porte sans bornes à tous les profits illicites et criminels.
Le second de ces deux effets de l'avarice dans la personne des juges , c'est de cesser d'exercer les fonctions de la justice lorsqu'il n'a pas d'autre partie que le public , et dans lesaffaires des pauvres, qui demandent la justice, et qui sont dans l'impuissance, par leur pauvreté, de récompenser le travail des juges. On doit mettre dans le même rang l'intérêt public sans partie, et celui des pauvres, parce que l'un et l'autre sont également importans, et également abandonnés. ( « a... Les juges rendront gratuitement la justice et seront salariés par l'état. Loi, a4 août 1790.» )
Ainsi, un juge avare éteint dans son cœur l'amour de la vérité et de la justice, et se porte ou à l'abandonner , ou à la négliger si son intérêt ne s'y trouve joint, ou à prévariquer même si son avarice va jusqu'à cet excès de vendre l'injustice pour de l'argent; mais ce n'est pas assez qu'un juge n'ait pas une pente à l'avarice qui le porte à prévariquer, il doit de plus haïr toute disposition à ce vice, jusqu'à faire céder toujours ses intérêts aux devoirs qui peuvent demander cette préférence , et l'un des usages de cette haine est celui de ne recevoir jamais des présens d'aucune nature (P. 177. ); car cette bassesse ne peut être qu'un mouvement de l'avarice, et renferme deux injustices capitalement opposées à l'intégrité qui doit régner dans le cœur d'un juge: l'une, qu'elle engage ou met en péril les plus sages de favoriser celui dequi ils reçoivent le présent, et par conséquent de prévariquer, se laissant aller à un autre penchant qu'à celui de l'amour de la vérité et de la justice, qui doit être leur principe unique; et l'autre, qu'ils ne peuvent recevoir un présent sans approuver la conduite de celui qui l'offre, ni par conséquent sans lui faire voir qu'approuvant sa vue de les fléchir par le présent, ils y correspondent et entrent en part dans les intentions et dans le commerce qu'il prétend faire d'avoir pour la récompense de son présent la faveur du juge fi).
Comme ce n'est donc que par ce courage et cette force, par cette connaissance et cet amour de la vérité et de la justice , et par cet éloignement de l'avarice, qu'on peut être un bon juge, et que ces qualités ne se trouvent au point qu'il faut qu'avec la vue de Dieu que donne la crainte de manquer à ce qu'on lui doit; c'est cette crainte qui est le fondement de l'intégrité des juges, et ceux qui en manquent ne sauraient que tomber dans des injustices, et c'est par cette raison qu'on voit dans l'Évangile, que le caractère d'un mauvais juge est de n'avoir pas la crainte de Dieu (2).
(1) Exod 51 i. 8. Dcuter. 16. 19. Eccli. 20. il . Deuter. 10. v. 17. 18. Prov. 22 9. Ibid. 17. Isai. 5. 23. (2) Luc. 18. 2. 3- 4-