CHAPITRE IX. a
gemens, selon les engagemens contraires où les met l'amour des biens qu'ils recherchent.
1. C'est ainsi que l'homme, ayant mis d'autres biens à la place de Dieu qui devait être son unique bien, et qui devait faire sa félicité, a fait de ces biens apparens, son bien souverain où il a placé son amour et où il établit sa béatitude ; ce qui est en faire sa divinité (i), et c'est ainsi que par l'éloignemenl de ce seul vrai bien qui devait unir les hommes, leur égarement à la recherche d'autres biens les a divisés (2).
C'est donc le dérèglement de l'amour qui a déréglé la société , et, au lieu de cet amour mutuel dont le caractère était d'unir les hommes dans la recherche de leur bien commun , on voit régner un autre amour tout opposé dont le caractère lui a justement donné le nom d'amour-propre , parce que celui en qui cet amour domine ne recherche que des biens qu'il se rend propres , et qu'il n'aime dans les autres que ce qu'il en peut rapporter à soi.
C'est le venin de cet amour qui engourdit le cœur de l'homme et l'appesantit; et qui, ôtant à ceux qui possèdent la vue et l'amour de leur vrai bien , et bornant toutes leurs vues et tous leurs désirs au bien particulier où il les attache, est comme une peste universelle et la source de tous les maux qui inondent la société ; de sorte qu'il semble que , comme l'amour-propre en ruine les fondemens, il devait la détruire; ce qui oblige à considérer de quelle manière Dieu soutient la société dans le déluge des maux qu'y fait l'amour-propre.
3. On sait que Dieu n'a laissé arriver le mal que parce qu'il était de sa toute-puissance et de sa sagesse d'en tirer le bien, et un plus grand bien qui n'aurait été qu'un état de biens, sans aucun mélange de maux. La religion nous apprend les biens infinis que Dieu a tirés d'un aussi grand mal que l'état où le péché avait réduit l'homme, et que le remède incompréhensible dont Dieu s'est servi pour l'en tirer , l'a élevé dans un état plus heureux que celui qui avait précédé sa chute. Mais, au lieu que Dieu a fait ce changement par une bonne cause et qui n'est que de lui , on voit dans sa conduite sur la société, que d'une aussi méchante cause que notre amourpropre, et d'un poison si contraire à l'amour mutuel qui devait être le fondement de la société , Dieu en a fait un des remèdes qui la font subsister; car, c'est de ce principe de division qu'il a fait un lien qui unit les hommes en mille manières, et qui entretient la plus grande partie des engagemens. On pourra juger de cet usage de l'amour-propre dans la société, et du rapport d'une telle cause à un tel effet par les réflexions qu'il sera facile de faire sur la remarque qui suit.
La chute de l'homme ne l'ayant pas dégagé de ses besoins , et les ayant au contraire multipliés, elle a aussi augmenté la néces-
(i) Sep. i3, 3. (2) Jacob, epist. 4i> id. 2.
a6 TRAITÉ DES LOIS,
site des travaux et dos commerces, et en môme temps la nécessité des enga}^emens et des liaisons; car, aucun ne pouvant se suffire seul, la diversité des besoins en^a^e les hommes à une infinité de liaisons sans lasquelles ils ne pourraient vivre.
Cet état des hommes porte ceux (jui ne se conduisent que par l'anïour-propre, à s'assujettir aux travaux, aux commerces et aux liaisons que leurs besoins rendent nécessaires; et pour se les rendre utiles, et y ménager, et leur honneur, et leur intérêt, ils y gardent la bonne foi , la fidélité , la sincérité , de sorte que l'amourpropre s'accommode à tout pour s'accommoder de tout; et il sait si bien assortir ses différentes démarches à toutes ses vues, qu'il se plie à tous les devoirs,jusqu'à contrefaire toutes les vertus; et chacun voit dans les autres, et s'il s'étudiait, verrait en soi-même les manières si fines que l'amour-propre sait mettre en usage pour se cacher, et s'envelopper sous les apparences des vertus mêmes qui lui sont les plus opposées.
On voit donc , dans l'amour-propre , que ce principe de tous les maux est dans l'état présent de la société une cause d'où elle tire une infinité de bons effets qui, de leur nature, étant de vrais biens, devraient avoir un meilleur principe; et qu'ainsi on peut regarder ce venin de la société comme un remède dont Dieu s'est servi pour la soutenir ; puisqu'encore qu'il ne produise en ceux qu'il anime que des fruits corrompus , il donne à la société tous ces avantages.
4. Toutes autres causes dont Dieu se sert pour faire subsister la société, sont différentes de l'amour-propre, en ce qu'au lieu que l'amour-propre est un vrai mal dont Dieu tire de bons effets, les autres sont des fondemens naturels de l'ordre; et on peut en remarquer quatre de différens genres qui comprennent tout ce qui maintient la société.
Le premier est la religion qui fait tout ce qu'on peut voir dans le monde , qui soit réglé par l'esprit des premières lois ;
Le second est la conduite secrète de Dieu sur la société dans tout l'univers ;
Le troisième, est l'autorité que Dieu donne aux puissances ;
Le quatrième est cette lumière resiée à l'homme après sa chute, qui lui fait connaître les règles naturelles de l'équité ; et c'est par ce dernier qu'il faut commencer par remonter aux autres.
5. C'est cette lumière de la raison qui , faisant sentir à tous les hommes les règles communes de la justice et de l'équité, leur tient lieu d'une loi (i) qui est restée dans tous les esprits, au milieu des ténèbres que l'amour-propre y a répandues; ainsi, tous les hommes ont dans l'esprit les impressions de la vérité et de l'autorité de ces lois naturelles , rju'il ne faut faire toit à personne ; qu'il faut rendre à chacun ce qui lui appartient ; qu'il faut être sincère dans les
(1) Rom. 2, 14, 1. 7, a, de bon, damu.