M. DCCC. XXIII
Les tomes v et yx de cette édition contiennent les comcdies que Begnard a composées pour Fancicn Théâtre italien ; on ne les trouve que dans peu d'éditions ; sans doute parce qu'on les a jugées fort inférieures aux pièces que Regnard a composées pour le Théâtre françois. Elles le sont en eiîet ; cependant il y auroit de l'injustice à leur refuser toute espèce de mérite , et nous ne pou« Yons les croire indignes de figurer à côté des chefsd'œuvre de leur auteur.
Les défauts qu'on peut leur reprocher tiennent à la scène pour laquelle elles étoient destinées. En général , les comédies de l'ancien Théâtre italien étoient faites avec irrégularité, on peut même dire avec licence ; c'étoient, pour la plupart, des intrigues communes, mal tissues, et vides d'action : on suppléoit à ces défaits par des scènes épLsodiques«
Tout informes qu'elles étoient, ces comédies plaisoient cependant au public, et à un public éclairé, qui, en sortant d'applaudir aux grandes pièces de notre scène françoise, ne dédaignoit pas d'aller sourire aux bouflbnneries de la comév. I
die italienne ; et non seulement elles ont été accueillies favorablement à la représentation , mais elles se sont soutenues à l'impression ; elles ont plu sans le secours des autres pièces du même poète : nous disons plus, elles ont servi à en soutenir d'autres, et l'on peut même assurer que c'est aux pièces de Regnard que le recueil de Gherardi a du la plus grande partie de son succès. Ainsi, en joignant ces comédies aux autres OEuvres de Regnard, nous n'avons pas à craindre qu'on nous fasse le reproche d'avoir grossi notre édition de pièces indignes de leur auteur.
Il est de notre objet , en donnant ces comédies , de dire un mot du Théâtre italien , pour lequel elles ont été composées.
On ne donnoit d'abord à ce théâtre que des canevas ; les acteurs les remplissoient : le jeu de ces acteurs et le goût que le public prit pour la langue italienne, soutinrent pendant quelque temps ce genre de spectacle ; mais ce goût ayant cessé , le jeu des acteurs fut insuffisant , et la salle devint déserte.
Quelques acteurs imaginèrent de parler françois , et par là ils ramenèrent le public. Dominique, ce fameux arlequin, dont le nom est toujours cher aux amateurs du spectacle italien , se permit le premier , dit-on , de parler la langues nationale, jusqu'alors étrangère à son théâtre.
PRÉFACE. ;i
flette nouveauté éprouva des contradictions ; Dominique les surmonta, comme tout le monde sait ; et depuis ce temps les principaux intrigants de la scène italienne, T Arlequin, le Meazetin, IcScapin, c*tc. , sont demeurés en possession de parler François.
Insensiblement les autres acteurs les ont imites. On a hasardé des pièces presque entièrement françoises j quelques scènes italiennes courtes , et connécs aux acteurs les moins goûtés du public , ont été les seuls vestiges que Ton ait conservés de Tancien établissement. On peut fixer l'époque de ce changement h Tannée iCR^ ou 16H8, et il a duré jusqu'à la suppression de la troupe en 1G97.
Quand on commença h parler françoî^ au Théâtre italien , de jtMuies auteurs composèrent des scènes pour les acteurs qui avoient ol)tenu ce privilège; mais ils s'asservirent peu a Tintrigue principale de la pièce; ils né songèrent qu'à donner des morceatix d'un comique cliargé et propre à faire ressortir le jeu de ceux pour qui ils travailloient.
Quelques auteurs se sont entièrement consacrés h ce théâtre ; tels ont été Fatonvillo et Montchesnay : nous croyons pourtant qu'ils auroient pu se promettre quelque succès sur un autre tliéâtre , et peut-être la scène françoise a-t-elle à
regretter qu'ils ne lui aient pas donné quelques instants.
D'autres se sont contente's d'y faire l'essai de leurs talents. Regnard et Dufresny sont de ce nombre. C'est sur le Théâtre italien que se sont d'abord exercées les plumes qui nous ont donné le Joueur y le Légataire^ les Menechmes, le Double yeuvage ^ le Dédit, etc.
Ce n'est pas cependant que ces deux auteurs aient regardé la scène italienne comme une école qui ne dût être fîpéquentée que par les commençants ; ils n'ont pas dédaigné d'y travailler dans le temps même qu'ils jouissoient de toute leur gloire , et nous voyons qu'ils donnèrent ensemble aux Italiens leur comédie de la Foire Saint-- Germain , dans la même année qu'ils ont donné aux François la pièce du Joueur, l'un des principaux fondements de leur réputation.
Les comédies de Regnard^ destinées au Théâtre italien y ont toutes été données dans l'intervalle dont nous avons parlé, de 1687 à 1697.
Nous croyons encore devoir donner quelques éclaircissements sur les acteurs qui ont joué dans les pièces que contient ce recueil.
Les personnages n'avoient pas , à la comédie italienne , des noms purement arbitraires ; un acteur choisissoit un caractère qui lui restoit propre ; il imaginoit pour ce caractère un habil-
PRÉFACE. r>
l(*mcnt particulier qu'il ne changeoit plus y et un nom sous lequel il etoit connu du public.
Ainsi , les acteurs italiens n*étoient jamais cfratigers à leurs rôles , comme le sont les acteurs des autres spectacles. Dans les pî^ yg» fraiw çoises , par exemple , le poète ne s'occupe que ilu personnage ; il force l'acteur d'en prendre le caractère et le ton. Dans les pièces italiennes, au contraire , l'acteur étoit le modèle ; et le caractère théiktral qu'il s'étoit donne faisoit la loi à l'auteur qui Templo^oit : on savoit d'avance conniient dévoient agir et parler h Docteur j Arlequin^ Piertvt, etc. On jugeoit la pièce sur le rapport qu'elle avoit avec la conduite et le langage qu'on supposoit à ceux qui portoient tel nom et tel habit.
Ce n'ctoit pas encore là la plus grande influence des acteurs italiens sur les pièces qu'ils avoient à jouer : quand l'auteur ne donnoit qu'un canevas, les acteurs qui le remplissoient devenoient auteurs eux-mêmes ; ils contribuoient essentiellement au succès, bon ou mauvais, de la pièce.
On peut juger de là qu'il n'est pas inutile, en donnant au public des pièces du Théâtre italien , de donner en même temps la notice des acteurs qui en ont été chargés ; non seulement ils les faisoient valoir par leurs talents , mais encore ils servoient de guides à ceux qui les composoient.
G PhftFACK.
Tlt^^iianl cNl» ù la vtlriti^j celui qui leur doit le nunm ; il u peu (li> canevas , et (l'uill»ui-H \m Hciiiicn (îpisoiliqiies qu'il y cousoit, de môme que leH piècuM qu'il cornpoHoil en entier, nu Houtenoient par elleK-niômcs ; mais 11 lui a fallu se conformer k l'usage , et donner h ses personnages les noms et les caractères qu'avoient pris les acleiirH de son temps.
1 LBS kCrmCKa DR L IHCIBNMK TkOCPK ITJlLIKlIltK QDI o 10d£ DâRS LBS FIKCliS UK KEGHARP.
AraÊuo. Bartolomeo Ranieri a joué tes amoureux iprn la retraite de Zanolti , dit le vieil Octave : il a (il buté en 1 685 , et a joué jusqu'en 1 689. Cet acteur a rrmpli le rôle d'Aurélio dans la conit'die du Dh-orce. On lâisoit peu de ca< de son talent dranintique. On sait qui! a été obligé de se retirer par ordre de la cour. '
CiTTHio. L'acteur qui a pria ce nom au lliéâtre est (iinnu comme auteur et romme acteur : il a débuté en 166-. Son emploi étoit celui des seconds amoun-ui ; il se nommoit Mario-Antonio Romagnesi. '
^0 1694 , à la mort de Lollî , connu au théâtre sous le nom du docteur Baloardo, Romaguesi prit son bnbiietson emploi, et joua ce rAIc jusqu'à la suppression ■lu Théâtre italien , arrivée le i4nuûi697.
Romagnesi étoit essentiel à la troupe, de plusieurs
' Il fut reoTOf é de U troupe pir ordre de la cour, pour avoir F-irir trop librement sur lei ■(Tiires du teiop». U retouml alor* ■Im le PiêmoDl, wn pays natal. Il v reprit ses ^ud» qu'il avott '^^«DdoDoèes, el fui ensuite ordoniii: praire. Riccoboui dil a«uir •niFiMtn pbuieun fiiU ta mesae. (G. A. C.)
'Cet acteur ëtoit aïeul d'Antonio Bomigneii, coniédieQ de ta MaicOe Iroape ïtaltenDe, connu par les a^rrahles ))a radiée qu'il a
inanièreâ ; indépendamment de son jeu /lage et vrai, il a donné plusieur» canevas italiens ^ mélos de scènes françoises , dont il nous reste quelques fragments d après lesquels il seroit trop rigoureux de les juger; on se contentera d observer quon les voyoit alors avec plaisir.
Octave. C'est le nom qu'a pris Jean-Baptiste Constantin! , qui a succédé à Ranieri dans l'emploi des amoureux. Cet acteur a paru pour la première fois dans la pièce intitulée ^ la Folie (V Octave y composée pour ses débuts ^ en 1 688 ; et il a joué jusqu'à la suppression.
Il fit alors un voyage à Vérone sa patrie, ou il trouva l'occasion de rendre des services importants aux généraux des armées françoises, au commencement de la guerre de 1701. Le roi pour l'en récompenser lui donna wxxe place d'inspecteur sur toutes les barrières de Paris, place assez lucrative , mais qu'il résigna dès qu'il fut question de l'établissement d'une nouvelle troupe italienne dont il obtint la direction. Il mourut àLa Uochelleen 1721.
Octave étoit bel homme , mais acteur médiocre. La pièce dans laquelle il plaisoit le plus étoit la Folie d^Octnsfe; mais il en étoit moins redevable à son jeu qu'à ses talents pour la musique et la danse. On remarque qu'il y jouoit de huit instruments différents. '
' Le 9 noi^embre 16889 leii comédien» italien* ont joaé pour la pl'eInî^^e foii une comédie italienne intitulée : la FolU d'Octat^h, Celui qui repr^ftente Octario est un jeune homme qui fait le per« ftonnfge d*amant ; il est fila de Gradelin et frère de Messzetin. Il fut applaudi detimte VuênemhUe : î\ joua de aept «ortea d'jnatmments, aayoir, la flûte, le téorbe, la harpe, le pialtérion, la cymbale, U
Le Docteur. Deux acteurs ont rempli ce rôle.
Lepremier, Constantin LoUi, a joué depuis i653, jusqu'à sa mort, arrivée en 1694* Cet acteur^ connu au théâtre sous le nom du docteur G ratien Baloardo, a joui de la plus grande réputation : il a donné à ce personnage un caractère de caricature italienne , dont ses successeurs n ont été que de foibles imitateurs.
Le second, Mario-Antonio Bomagnesi, avoitjouë jusqu'alors les amoureux, sous le nom de Cinthio, comme nous lavons vu à son article. 11 a remplacé Lolli jusqu'à la suppression de la troupe. Son jeu étoit plus sage et moins chargé que celui de son prédécesseur , et par li moins agréable au public. Romagnesi est mort à Paris en 1706.
Ablequin. L ancienne troupe a eu deux acteurs de ce nom.
Le premier, qui étoit le fameux Dominique, na figuré que clans une des comédies de llegnard, /n Divorce; encore une note de Ghérardi nous apprendelle que cette pièce ne réussit point entre ses mains.
La grande réputation de cet acteur ne nous permet pas de le passer sous silence. Il se nommoit Joseph- Dominique fiiancolelli \ Il a remplacé Locatelli, qui, sous le nom de Trivelin , jouoit les mêmes rôles que
gnitare et le hautboii; et le lendemain il y ajouta Torgue. Il ne ciuntepa* nul, et danse fort bien; il est bien fait de «a personne.
( JVot^ manuscrite de M. de Tralage, )
' Pierre^François BUncolelli, surnommé aussi Dominique, Tun ^les iils, a joué dans la nouvelle troupe les rMes de Trivelin; il «t connu plus avantageusement par les parodies qu*il a composées pour et théâtre eu société avec Romagnesi.
Dominique a joués depuis sous le nom cV Arlequin \ II il conservé Thabit et le masque de son prédécesseur, et a seulement ajouté la batte ou sabre de bois, que ne portoit point Tiivflin.
Personne n*ignore à quel point de perfection Dominique a porté le rôle dont il a été chargé , et la grande sensation qu'il a faite. Sa mémoire sera toujours chère aux amateurs de la comédie italienne.
On ne peut trop sVtonner, d aprèls cola, que la comédie du Di{force ait échoué entre les mains de cet acteur, pour avoir ensuite un succès complet, lorsque le rôle d'Arlequin a été rempli par Ghérardi, qui lui étoit très inférieur. Pour n'être pas obligés de douter de la sinc(*rité de Ghérardi , qui nous transmet cette anecdote , nous observons qu'il est possible que le jhu de Dominique se soit trouvé gêné dans une comédie écrite en entier, et qu*il ait eu besoin, pour le faire paroitre dans sa perfection , de la liberté que lui donnoient les canevas italiens.
Dominique a débuté en 1660 ; il a joué jusqu'à sa mort , arrivée en 1688 , par suite d'une fluxion de poitrine dont il fut attaqué après avoir dansé trop longtemps dans un ballet qu i divertissoit beaucoup Louis xiv»
11 fut enterré à six heures du soir, à Saint-Eustache , derrière le chœur , vis-à-vis la chapelle de la Vierge.
'Il vint à Paris mir la demande du cRidinal Mazarin, qui, vers l^année i659, voulut rendre plus complète la troupe descomédienu italiens de Paris. Biancolelli étoit alors à Vienne, en Autriche , dan» Itt troupe du fameux Tabarini, ou Taharin, le même qui étoil venu, sous le règne de Louis xiii , étuhlir ses tr/;teaux à U Foire, et y débiter des farces et des parades qui donnèrent nalssauco ii nos prc« mières pièces dramatiques. ( G. A. C. }
NOTICES. ir
Sa perte consterna ses camarades : ils restèrent un mois sans jouer ; au bout de ce temps y voici lafliche
qu'ils firent poser :
« Nous avons long-temps marque notre déplaisir < par notre silence , et nous le prolongerions encore , «si l'appréhension de vous déplaire ne lemportoit « sur une douleur si légitime. Nous rouvrirons notre «théâtre mercredi prochain, premier septembre 1688. « Dans l'impossibilité de réparer la perte que nous « avons faite , nous vous offrirons tout ce que notre « application et nos soins ont pu fournir de meilleur. « Apportez un peu d'indulgence , et soyez persuadés * que nous n'omettrons rien de tout ce qui peut con- « tribuer à votre plaisir. »
Le second Arlequin de Tancienne troupe a été Évaliste Ghérardi. Malgré les éloges que cet acteur se lionne, on a peine à croire qu'il fût comparable à Dominique. Les auteurs contemporains ne font ni l'éloge ni la critique de son talent théâtral ; c'étoit beaucoup qu'on le supportât après l'acteur inimitable qu'il remp'acoit. Cela seul suffit pour nous persuader qu'il avoit Ju talent.
Ghérardi a plus de droit à notre estime , par le recueil qu'il a donné des pièces françoises de son théâtre. ('est à ce recueil, fait avec soin et intelligence, que nous sommes redevables de la conservation de plu« sieurs pièces très agréables.
Nous avons déjà parlé de l'accueil que lè public a fait à cette entreprise. Ghérardi n'avoit d'abord hasardé que quelques scènes des plus saillantes, et qui
avoient excité au théâtre le plus d'applaudissements. Son premier recueil a paru en 1696.
Après la suppression de la troupe, Ghérardi, encouragé par le succès de sa première tentative, adonné, en leur entier , les pièces dont il n avoit d abord pré* sente que des fragments, et Ion a reçu avec avidité ce qui rappeloit le souvenir d'un spectacle que Ton regrettoit.
Ghérardi avoit épousé Elisabeth Daneret, actrice de sa troupe, sous le nom de la Chanteuse. Il est mort subitement en août 1700.
Mezzetin. Ce rôle a été imaginé à Paris par Angelo Constantini.
Cet acteur avoit d*abord débuté sous le nom et rhabit d'Arlequin. 11 plaisoit peu : cela te détermina è quitter le masque, et à jouer les seconds intrigants, sous rhabit de Mezzetin , qui est de son invention. De cette manière , il se rendit supportable , et continua de doubler Dominique. Après la mort de cet acteur , Mezzetin reprit le masque et lliabit d'Arlequin , et voulut prendre les emplois de Dominique , en conservant toutefois le nom de Mezzetin ; mais il ne fut point goûté : on lui conseilla de quitter une seconde fois le masque. Dans ce temps , Ghérardi débuta et fut reçu pour jouer le rôle d'Arlequin et remplacer Dominique ; Mezzetin continua de le seconder.
Il seroit difficile de bien juger des talents de cet acteur, trop exalté par les uns, et trop déprimé par les autres. On sait qu'il étoit d'une figure très agréable , et qu'il plaisoit beaucoup plus à visage découvert que sous le masque.
NOTICES. i3
Pour donner une idée de la diversité des opinions sur son compte , nous rapporterons des vers faits par La Fontaine , pour être mis au bas de son portrait , et la critique qu en a Êiite le poète Gacon.
Voici les yers de La Fontaine :
la de Mezzetin , rare et nouveau Protée , La figure eut représentée :
La nature l'ajant ponryu Des don» de la métamorphote , Qoî ne le yott pas , n'a rien yn f Qui le yoît , a tu toute chose*