FRONTIN
C'est TOUS qui me le donnez.
LE GHEYÂLIEE.
Ne Yois-tu pas que je yeux ressortir?
FRONTXV.
Le sommeil tous seroit plus utile que....
LE CHEVALIER
Remets-moi mon manteau, raisonneur.. .. Irai-je encore....
(Le Chevalier se promène à grands pas, et Fronlin le suit Toalant mettre son mantean snr ses épaules , etc. )
Que Ton èonsulté maintenant la scène quatrième du premier acte du Joueur ^ on retrouvera les mêmes idées; mais quelle différence dans Téspression du caractère ! Le Chevalier est un bourru
SUR LE JOUEUR. i83
de sang froid; l'autre est Yeritablementunyoï^i/r emporté^ à qui des reyers de fortune ont trouble la raison. ^
Cette scène présente encore des traits de ressemblance très frappants 9 et qui, s'ils ëtoient rapprochés, ne seroient pas à l'avantage de Dufresny.
Une idée charmante, qui appartient incontes* tablement à celui-ci , et qui ne se trouve point dans la pièce de Regnard, est le trait qui suit :
liB CBXYÂLIEK.
Un fauteuil.... (H l'atiied.) Je suis abîmé; j'en ai l'obligation à un homme ^ un homme , Frontin , uq seul homme qui me suit partout.
F R o N T I ir.
Est-ce un de ces joueurs prudenfs qui ne donnent rien au hasard ?
LS CBETALIXK.
Non y je n'ai jamais joué contre lui.
VmONTIN.
Et comment tous a-t-il donc abîmé ?
LE chetaliee; ^
Il a la rage de me porter malheur en s'appuyant sur le dos de ma chaise. C'est un écnmeur de réjouissance qui a la face longue d'une toise : dès que je le Tois , ma carte est prise.
Ce trait de caractère n'auroit pas échappé à Regnard ; et s'il eût effectivement mis à contribution les idées de Dufresny, il n aiuroit pas négligé celle-ci.
i84 AVERTISSEMENT
La scène du Traité de Sénèque se trouye dans les deux poètes. Nous rapportons la manière dont elle est rendue, par Dufresny ; c'est à la fin de la troisième scène du deuxième acte.
LE CHEVALIER
Je voudrois ne me point abandonner à mes réflexions; va me chercher un livre.
F E O N T I N tire un papier .
Si vous voulez lire un petit ouvrage d'esprit.... (Le Chevalier prend le papier. ) qui court les rues ; c'est sur la pauvreté. Je suis curieux de voir tout ce qui s'écrit sur la pauvreté, car il me revient sans cesse dans l'idée que nous mourrons tous deux sur un fumier.
LE CHE VALLEE, regardant fixement le papier sAiu le lire.
Trois coupe-gorge de suite!
FEOKTIir.
Il n'y a point de coupe-gorge là-dedans.
LE CHEVALIEE.
Je ne saurois m'appliqner; lis.
F E o N T I K reprend le papier , et lit.
Diogène, parlant du mépris des richesses , disoit :
De mille soins fâcheax la richesse est suiyie ; Mais le philosophe indigent N'a qu*nn aeol soin dans la TÎe :
Cest de chercher de l'argent.
Sur le mépris de la mort :
Tel héros que Ton vante tant, Honmt sans en avoir envie ; Mais un brave joueur perd volontiers la vie , Quand il a perdu son. argent.
Mais , monsieur, au lieu de m'écouter, vous méditez sur le portrait de votre maîtresse.
SUR LE JOUEUR. i85
Si ceci n'est point une fade copie de la aoëne de Regnard, il faut convenir que la scène de Regnard enchérit beaucoup sur son modèle , ou plutôt qu'il a su convertir en une scène charmante et d'un excellent comique une tirade froide et insipide :
Dans ses heureuses mains le cuivre devient or.
On ne peut disconvenir qu'on a peine à soutenir la lecture de cette scène, lorsqu'on vient de lire celle de Regnard.
On retrouve encore dans les deux poètes la scène du mémoire des dettes du Joueur, avec cette diflFérence, que dans Regnard le valet présente au père de son maître un état véritable de ses dettes; au lieu que dans Dufresny, Frontin, pour tirer de l'argent de la Comtesse, a fabriqué un mémoire de dettes supposées. Voici la scène de Dufresny; c'est la cinquième du second acte.
r E o ir T I ir penoade à la Comtesse qae le Cheralier quitte Angélique pour s^attacher k elle.
Entre nous, madame, toute la solidité de ce jeune hommelà est pour Yous; il le dit bien lui-même dans ses moments d^ prudence. Je devrois , dit-il , me laisser entraîner au penchant yertueux que je me sens pour madame la Comtesse.
Quoi ! il t'a parlé en ces termes?
PEOlTTIir.
Tout au moins, madame, tout au moins. Oui> je crois qu'il reviendroit de son premier entêtement, s'il avoît le
i86 AVERTISSEMENT
temps de se reconnottre : or, afin qu'il ait le temps de se recomiotlrey mon aTb seroit que tous lui fissiez tenir adroitement l'argent nécessaire pour se reconnoitre.
LA COMTESSE
Je t'ai déjà dit que je paierois moi-même.
FEOITTIN.
Yons-méme ! si ces dettes-là sont d'une espèce libertine, des dettes de garçon, une femme régulière ne doit point entrer dans un détail si déréglé.
LA COMTESSE
Voyons le mémoire.
FEONTIN.
' Lisons : Mémoire déréglé des dettes euTenimées de M. le Chevalier. Premièrement , à M. Frontin. Moi , c'est moL.- Pour gages , profits et deniers prêtés à mon maître , dans ses mauvais jours , 5oo livres.
Pour cet article-ci > vous auriez raison de le payer par vos mains, de vous à moi, sans détour : aussi ma quittance est toute prête.
LA COMTESSE
Nous verrons.
p E o N T I ir.
I4us , quatre-vingts louis d'or neufs pour une partie de paume ébauchée. Vous ne sauriez l'achever vous-même, madame ; il faut qu'il mette argent sous corde ; mais il vous rendra cela sous la galerie. Je lui sers de second; nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien , une chasse an pied, et notre bisque à prendre : vous gagnerez, à coup sur.
Plus, aooo livres à quatre-vingt-treize quidams, pour nous avoir coiffés, chaussés, gantés, parfumés, rasés, médicamentés, voitures, portés, alimentés, désaltérés, etc. Une dame prudente ne doit point paroltre dans des payements qui concernent l'entretien d'un joli homme.
Plus, 600 livres pour du ratafia, eau-^e-vie, pitrqptoe, et autres liqnenrs soldatesques que toqs n'oseriec payer ^ de peur d'être soupçonnée d'avoir aide à la consommation d'icelles.
H y a encore un article , parole donnée , pour cent pîstoles d'honneur à mademoiselle Mimi, lingère du Palais. Vous verrez que c'est pour ses appointements : mais vous devez ignorer et payer la pauvre fille incognito , par mon ministère^ si vous voulez.
LA GOMTBSSB.
Front in , votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres : vous fie m'aviez parlé que de deux milfe.
PEOHTIK. \
Ne vous le disois-je pas? Donnez-moi deux mille livres^ vous y gagnerez les deux tiers.
Nous bomei*ons là notre examen. Les scènes que nous venons de citer sont celles des deux pièces qui ont le plus de ressemblance : elles parroissent en quelque sorte calquées les unes sur ^ les autres. Quel est celui qui les a produites le premier? c'est ce qu'on ne sauroit décider. Les préjugés cependant sont favorables à Regnard; sa comédie a paru la première, et la manière originale dont il a rendu ses scènes sembleroit prouver qu'elles lui sont propres.
D'ailleurs, comme on l'a dit plus haut, en accordant à Dufresny le mérite de l'invention, il faut avouer que Regnard a tellement embelli ses pensées, qu'il leur a en quelque sorte donné une nouvelle eîcistence; et Dufresny, en faisant
i88 AVERTISSEMENT
paroître son Chevalier joueur après la comédie de
Regnard, a été la dupe de son amour-propre.
Il a mis le public à portée de faire un paraUèle qui ne lui étoit nullement avantageux; et sa chute, comme s'expriment des auteurs du temps, n'a servi qu'à augmenter le triomphe de son adversaire.
Quelques années après (en 1709), Dufresny a donné une comédie intitulée la Joueuse^ dans laquelle il emploie la plupart des scènes de son Chevalier joueur; mais cette pièce n'eut point de succès.
Tant de désagréments ne le rebutèrent pas. H mit en vers cette dernière comédie, et se proposoit de la faire représenter de nouveau; mais il a été surpris par la mort ayant l'exécution de ^n • projet, et cette pièce en vers est une de celles qu'il fît brûler sous ses yeux quelques heures avant sa mort.
Le Joueur de Regnard est resté sur notre scène, dont il fait un des plus beaux ornements. Cette comédie est une de celles que l'on donne le plus fréquemment, et que le public ne se lasse point de voir.