‹ Œuvres complètes de J. F. Regnard (volume 4)Chapitre 102 sur 273 · II · texte numérisé non relu

II

(r imaginé les caractères , et dont Gacon ayoit « composé les vers. » Si Regnard n'étoit connu que par cette pièce, on pourroit l'accuser de ce procédé; mais il est incroyable dans un poète connu par des comédies charmantes, et qui, depuis celle dont on parle, en a produit qui ne sont pas indignes de la première.

On concevra encore plus difficilement qu'une manœuvre pareille ait abouti à produire un des chefe-d'œuvre de notre théâtre. On sait que Dufresny avoit plus de talent pom* produire des scènes détachées que pour bien conduire tme comédie. Toutes ses pièces, dans lesquelles on trouve des caractères assez bien peints, un dialogue vif et aisé, et un comique pris dans la pensée, pèchent du côté de la conduite et de l'intrigue. Comment veut-on qu'une comédie, dont l'intrigue auroit appartenu à un auteur qui n'a su en faire que dé foibles, et dont les vers auroient été l'ouvrage d'un des poètes les plus pitoyables de son temps, eût été l'une des plus parfaites et des plus agréables pièces de notre théâtre?

Et sut* quel témoignage adopte-t-on un lait aussi déraisonnable? sur celui de Gacon luimême , qui se donne poiu* avoir mis en va*$ la prose de Dufi^esny.

Nous croyons pouvoir, sans témérité, révoquer en doute cette anecdote purement inju-

rieuse à un de nos pôçtes les plus estimables; et s'il est arrivé quelquefois que des hommes k. talents se soient déshonorés par des actions basses, on ne doit admettre qu'avec peine ces faits honteux, qui ternissent la réputation des gens de lettres, et portent atteinte à la gloire de la littérature.

Au surplus, Dufresny lui-même nous a mis à portée d^ juger de la nature du larcin que lui a fait son associé. Le Chevalier joueur n'est autre chose que sa comédie telle qu'il dit l'avoir composée lorsqu'il la confia à Regnard. Supposons que celui-ci y ait pris l'idée de sa comédie, la manière dont il a embelli ce sujet suffit seule pour le lui rendre propre.

On ne parle pas du succès si différent des deux pièces; mais on est persuadé que celle de Dufresny n'auroit été susceptible que d'un très foible succès, quand même elle eût précédé celle de Regnard.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les scènes des deux pièces qui ont le plus de ressemblance, celles que Dufresny accuse particulièrement Regnard de lui avoir volées.

! La scène première du premier acte ressemble beaucoup aux deux premières scènes du Joueur : ce sont absolument les mêmes pensées. Voici celles de Dufresny :

i8o AVERTISSEMENT

Bonjour ; Frontin : te voilà déjà levé?

FROHTIir.

Bonsoir y Nérine : je vais me coucher.

lU^RIHE.

C'est-à-dire que ton maitre a couché au lansquenet.

VROHTIir.

Je ne te dis pas cela.

Ifl^RIlTE.

Le Chevalier est un jeune homme bien morigéné ! Avoiif qu'il est incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt d'examiner notre conduite. Ma miitresse lui avoît défendu de jouer.... Il se brouillera arec Anigélique.

PROVTIV.

Que m'importe? En tous cas, s'il manque la jeune, la vieille ne le manquera pas.... A la vérité, ton Dorante t plus de biens- fonds ; mais les biens-fonds ont des bornes, et le casuel d'un joueur n'en a pas.

NlÉmiNE.

Dorante est un si honnête homme !

FRONTIir.

Dorante est honnête homme, mais mon maître est jolL

VÊRIVE.

Un esprit solide et doux.

VROVTIir.

Vert et piquant , c'est ce qu'il faut pour réveiller le foàt des femmes.

KéaiNE.

Dorante est un homme fut.

PRONTIN.

En cas d'amant^ ce qui est à faire vaut mieux que ce qiJ est fait*

SUR LE JOUEUR. i8i

Un bon cœur, gënërenx et sincère.

P&ONTIN.

Oh ! mon maître ne se piqne point de ces niaiseries-là ; mais , en récompense , c'est le plus ensorcelant petit scélérat, un tour de scélératesse si galant, que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.

N^RIITE.

J'espère qu'Angélique reviendra de ce plaisir-là.

P&OlTTlir.

£lle n'en reviendra qu'après la noce.

HiaiNE.

Si je puis la rattraper dans quelque moment raisonnable...,

PEONTIIf.

Si mon maître peut la rattraper dans quelque moment déraisonnable.^ etc.

Voici comment Regnard rend les mêmes idées :

Que fait Yalère ?

HECTOB.

U dort.

21 é RIVE.

u faut que je le voie.

HECTOR

Va^ mon maitre ne voit personne* quand il dort....

If^RINE.

Quand se lèvera-t-il?

HECTOR

Mais , avant qu'il se lève , Il faudra qu'il se couche, et franchement.... etc.

i82 AVERTISSEMENT

If iRiKE.

Angélique , entre nous , seroit extrayagante De rejeter l'amour que pour elle a Dorante; Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrùment.

L'amour se plait un peu dans le dérèglement.

IfiEINE.

Un amant fait et mùr.

HECTOR

Les filles y d'ordinaire.

Aiment mieux le fruit vert.

L'entrée du Joueur sur la scène est aussi à peu près la même dans les deux pièces. Dufresny ne fait paroltre son Joueur qu'au second acte, et le fait parler ainsi :

LE GHEYALIER, donniDt son manteaa à Fronlm.

Pourquoi m'6tes-tu mon manteau^ bourreau que tu es?

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