ACTE III, SCENE VI. aSg
Il n'est point dans le monde un état plus aimable Que celui d'un joueur : sa vie est agréable ; Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux; Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux:
Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance : On voit régner sur lui l'air de magnificence; Tabatières, bijoux : sa poche est un trésor ; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.
HECTOR
Et l'or devient à rien,
VALÉRE
Chaque jour mille belles Lui font la cour par lettre, et l'invitent chez elles : La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants : La, vous trouvez toujours des gens divertissants; Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche, Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche; Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux Portent de tout Paris le lardon scandaleux; Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves, Qui veulent imposer et se donner pour neuves; De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler; Des plaisants qui font rire avant que de parler. Plus agréablement peut-on passer la vie?
HECTOR
D'accord. Mais quand on perd, tout cela vous ennuie.
VALÈRE
Le jeu rassemble tout; il unit à la fois
Le turbulent marquis , le paisible bourgeois.
a6o LE JOUEUR.
La femme du banquier, dorée et triomphante,
Coupe orgueilleusement la duchesse indigente.
Là j sans distinction , on voit aller de pair
Le laquais d'un commis avec un duc et pair;
Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices,
De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.
HECTOR
A ce qu'on peut juger de ce discours chaînant , Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant. Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique, Il faudroit retirer le portrait d'Angélique.
VALÈRE
Nous verrons.
HECTOR
Vous savez....
VALÈRE
Je dois jouer tantôt.
Tirez-en mille écus.
VALiRE.
Oh! non, c'est un dépôt...
HECTOR
Pour mettre quelque chose à l'abri* des orages. S'il vous plaisoit du moins de me payer mes gagc&
VALERE
Quoi! je te dois?
HECTOR
Depuis que je suis avec vous, Je n'ai pas, en cinq ans, encor reçu cinq sous.